Jacques 2 : 14 à 18

Un sujet qui hante le protestantisme depuis sa naissance.

À l'origine de la Réforme protestante il y a la crise existentielle traversée par le moine Martin Luther. Les œuvres toujours plus exigeantes qu’il accomplissait n’ont jamais réussi à le convaincre qu’il était sauvé. Jusqu’à une crise intérieure dont les conséquences extérieures ont été considérables : l’explosion de l’Église d’Occident en plusieurs confessions qui, toutes à leur manière, ont accompli une réforme sans précédent de l’Église. Ce sont là les œuvres de la foi de Martin Luther.

Luther appelait cette épître de Jacques « Épître de paille ». Son contenu lui semblait aller à l’encontre de sa redécouverte si chèrement acquise du salut par grâce au moyen de la foi. Peut-être aussi Martin Luther estimait-t-il que ce que Jacques entend dans ce passage par « la foi » ne correspond pas à ce qu’il entend lui-même par là. Pour Luther, il ne s’agit pas d’avoir la foi, mais d’être saisi et animé par elle, dans un élan spontané et authentique. Et dans cette perspective, les convictions sont aussi des œuvres de la foi.

Mais il n’est pas certain non plus que Jacques demande seulement à son lecteur de mettre ses actes en cohérence avec ses convictions ou ses paroles.

La main gauche et la main droite

Il y a aussi quelque chose de gênant dans l’obsession des œuvres à laquelle peut conduire une lecture erronée de cette épître. La parole de Jésus « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » critique les aspects par trop démonstratifs de la morale religieuse pharisienne. Il y a un moment où, à force de se vouloir trop démonstratives, les œuvres sonnent faux. Elles perdent leur authenticité et leur spontanéité ; elles expriment tout, sauf la gratuité qu’elles devraient manifester ; elles transmettent seulement comme message vers Dieu et vers les hommes : « Regardez comme je suis un type bien ». On ne montre plus sa foi par ses œuvres : on SE la montre, pour se rassurer soi-même de son propre salut.

Les croyances sont-elles faites pour l’homme ou l’homme pour les croyances ?

S’agit-il seulement pour Jacques de mettre nos actes en cohérence avec nos croyances, nos paroles ou nos convictions ? Est-ce vraiment aussi souhaitable que cela ? Il y a toujours un décalage entre nos paroles et nos actes, et c’est souvent heureux. Sommes-nous les maîtres de nos croyances ou devons nous nous y soumettre absolument à partir du moment où nous les adoptons ? Dans le deuxième cas, nos croyances deviennent des idoles qui peuvent très vite devenir tyranniques. L’obsession de la cohérence finit par conduire à la rigidité, à la fermeture d’esprit et entretient une angoisse croissante. Plus nous y sacrifions et plus nos convictions nous répètent : « Tu n’es pas encore assez un type bien ! »

On peut même interpréter la redécouverte par Luther du salut par grâce au moyen de la foi comme le produit d’une révolte contre la tyrannie des croyances. Si nous utilisons nos croyances ou nos convictions et leur mise en pratique comme un moyen de justifier notre existence à nos propres yeux, nous en devenons les esclaves. La seule voie qui nous permette de nous regarder dans la glace le matin au réveil, c’est « En Jésus, Dieu t’aime ».

La nécessaire épreuve de l’action

Mais d’un autre coté, que valent des convictions, si elles ne sont jamais mises à l’épreuve de l’action ? De quoi est faite notre personnalité sinon d’un écheveau complexe de croyances : des plus élémentaires aux plus élaborées, des habitudes utiles aux certitudes qui nous permettent de tenir debout dans la vie. Certaines de ces croyances, nous en avons hérité, certaines autres sont nées de notre expérience de la vie. La plupart nous sont venues de l’extérieur, mais nous avons élaboré certaines d’entre elles qui constituent l’aspect le plus singulier de notre personnalité. Certaines croyances alourdissent notre marche, d’autres l’allègent, d’autres encore l’impulsent, et il nous faut parfois du temps et du travail pour en prendre conscience ; et des deuils cruels pour nous défaire des plus pernicieuses.

En fait, tout au long de notre vie, nous soumettons nos croyances ou nos convictions à l’épreuve de l’action. C’est vrai aussi pour l’histoire de notre humanité en général. On peut dire que si la plupart de nos croyances sont vraies, c’est relativement au fait qu’elles nous ont permit de survivre, de vivre et peut-être même de progresser jusqu’à présent. L’expérience de la vie consiste à trier entre les croyances qui nous permettent d’obtenir ce que nous désirons ou voulons tout en évitant les menaces et les dangers. Nous pouvons certes rêver d’une vérité ou de vérités stables et définitives, de vérités dont la possession nous donnerait d’avance la solution à tous nos problèmes et la certitude d’être dans le vrai et le juste. Mais dans les faits, la « vérité », notre vérité, est quelque chose de vivant qui se découvre, se construit, et évolue en chemin. L’action est l’ingrédient indispensable d’une spiritualité vivante et féconde.

Une foi vivante c’est une foi en inter-action

Ce qui donne sa valeur à l’interpellation de Jacques, c’est cette conception d’une vérité vivante qui se révèle en chemin (« Je suis le chemin, la vérité et la vie ») et à l’élaboration de laquelle nous contribuons en mettant nos convictions à l’épreuve de l’action. Sans cet aller et retour permanent entre la pensée, les paroles et l’action, nos convictions sont des convictions mortes.

Et notre foi la foi en un dieu mort.

En permanence nous recomposons nos croyances en réponse aux démentis ou aux confirmations que leur apporte notre expérience de la vie. De ce point de vue, il ne s’agit pas tant de prouver sa foi (à soi-même et aux autres) que de l’éprouver. Et quand les conséquences de nos actes viennent démentir notre intime conviction, c’est toujours une crise qui nous oblige à faire retour sur nous mêmes. Nous sommes conduits sinon à abandonner cette intime conviction, du moins à recomposer l’écheveau complexe des autres croyances qui la soutenaient.

Nous avançons de crises en crises et chaque crise que nous traversons nous interroge plus ou moins sur ce que nous voulons ou croyons vraiment. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour nous y tenir, pour l’obtenir ou pour le faire advenir ? Parmi les vérités qui nous constituent en tant que personne, il en est de plus vitales que l’expérience de la vie finit toujours par mettre à l’épreuve. Pour nous autres chrétiens, comme nous le signifie notre baptême, il est une croyance vitale qui devrait commander toute les autres : c’est que, dans la passion, la croix et la résurrection du Christ, le règne du dieu vivant advient et qu’en Christ crucifié et ressuscité, nous sommes nous-mêmes toujours à nouveau appelés à en être et les bénéficiaires et les témoins. 

La foi, mais quelle foi ?

Traditionnellement, on distingue en théologie protestante deux aspects de la foi : la foi par laquelle on croit et la foi en quoi on croit. L’impulsion, l’élan ou la dynamique engendrés par une confiance fondamentale en Dieu et dans la vie d’un coté, et de l’autre les contenus, les croyances, les convictions engendrés, produits ou soutenus par ce mouvement.

Qu’est-ce que Jacques interroge ici ? Les convictions, exprimées ou non, bien sûr, mais aussi la vigueur de l’élan qui les porte et sans lequel elles ne peuvent se traduire par des actes. Comment et jusqu’où nous laissons-nous agir, mettre en mouvement, par le sentiment plus un moins profond d’être aimés de Dieu sans esprit de retour (mais on pourrait dire aussi tout simplement : que la vie est belle et mérite d’être vécue) ; en quoi ce sentiment nous tourne-t-il et nous engage-t-il vers les autres ?

La foi par laquelle on croît

Jacques interroge aussi le courage qu’il nous faut pour oser confronter nos croyances à la réalité ? Le monde dans lequel nous sommes jeté semble si peu enclin à répondre à notre attente de bonheur, il est rempli de tant de menaces envers celui qui oserait y tenter l’expérience d’une nouveauté pourtant désirable. Il est si souvent plus reposant et moins risqué, y compris pour notre paix intérieure, de nous en tenir aux habitudes et au convenances. Mais dans ce cas, nous mettons notre confiance dans un passé vide de toute promesse, de tout projet, de tout avenir.

Alors, pour nous, non seulement Dieu est mort, mais notre monde aussi devient un monde mort.

Quand nous prions « Ne nous soumets pas à la tentation », gardons-nous de demander au dieu de Jésus-Christ de nous soulager de tout ce qui dans le désir qui nous anime est susceptible de contribuer à l’avènement de son règne.

Qu’est-ce qui peut nous donner le courage d’engager nos convictions dans l’action, sinon une confiance fondamentale en nous-mêmes, dans la vie, dans l’ouverture du monde à nos désirs et nos projets de bonheur, partagés ou non. Cette confiance là, nous pouvons bien la rapporter au dieu de Jésus-Christ. Cette confiance là, c’est non seulement la foi par laquelle on croit, mais aussi celle par laquelle on croît. La foi qui nous fait grandir, qui nous justifie.

Ce qui se passe dans l’interaction qu’entretiennent la foi et les œuvres, c’est bien plus qu’une simple conséquence avec nos convictions, bien plus encore que la manifestation de notre certitude d’être nous-mêmes sauvés d’un monde voué à la mort, bien plus que la compassion envers les pauvres, les malades, les prisonniers ou les opprimés. Dans la dynamique qu’entretiennent la foi et les œuvres, il en va de l'avènement au quotidien du règne du dieu vivant, en nous et autour de nous.