Depuis que je suis devenu « pasteur émérite », j’exerce désormais un ministère de « prédicateur invité ». À l’occasion de chaque invitation se pose la question de la liturgie à employer. Pour ma part, je privilégie l’usage de la liturgie ordinaire de la communauté qui m’accueille. La paresse n’est pas le moindre des motifs de ce choix, mais il y en a d’autres plus avouables : la liturgie est en rapport direct avec la définition même de ce qu’est l’Église et avec la place dévolue au « peuple » en son sein ; la liturgie appartient au peuple, elle lui permet, par la fluidité de son déroulement, de manifester concrètement sa participation au sacerdoce universel.

Où est l’Église ?

Dans la tradition Réformée, la lecture de la Bible et la prédication forment le moment le plus important d’un culte et la sainte-cène n’intervient que comme complément de la Parole ; dans la tradition Romaine, le centre de la messe, c’est la célébration de l’eucharistie et la prédication n’est que l’accessoire qui prépare le fidèle à l’accueil du corps et du sang du Christ ; dans la tradition luthérienne, sainte-cène et prédication de l’Évangile se soutiennent mutuellement. L’article 7 de la Confession d’Augsbourg (de l’Église) montre que ce détail liturgique est en rapport direct avec la nature de l’Église : historiquement, c’est la première confession de foi protestante et, plus que les autres confessions qui lui ont succédé, elle fut rédigée dans un esprit de compromis. Même si, à l’époque, cette tentative de compromis s’est soldée par un échec, elle dit assez bien ce sur quoi toutes les confessions chrétiennes peuvent aujourd’hui tomber d’accord : quel que soit l’accent mis sur l’un ou l’autre de ces deux foyers liturgiques de la vie chrétienne, il y a Église là où l’Évangile est prêché et où les sacrements sont administrés. Quelle soit ou non régulièrement célébrée, la sainte-cène occupe une place de choix dans l’ordre liturgique ordinaire des communautés chrétiennes.

La liturgie par et pour le « peuple »

À l’origine, le mot « liturgie » (action ou service par ou pour le peuple) désigne une fête couteuse offerte au public par un riche notable soit en son honneur, soit à l’occasion d’une fête laïque ou religieuse. La traduction grecque de l’Ancien Testament utilise le mot liturgie pour désigner l’ordre des offices religieux célébrés par les prêtres dans le Temple. Aujourd’hui encore, la liturgie est l’ordre du déroulement du culte. Mais l’étymologie grecque nous rappelle qu’il s’agit d’un service qui concerne le peuple, sans qu’on puisse déterminer si c’est le peuple qui rend un culte à Dieu ou si c’est Dieu qui, en lieu et place des riches notables, offre au peuple un service, en l’occurrence salutaire. Nous-autres réformés n’accordons en général à la liturgie qu’une importance relative. Chez nous, pour qu’il y ait « culte » il suffit qu’il y ait lecture de la bible et prédication, ce qui rend notre pratique liturgique déficiente aux yeux des luthériens et des catholiques. Avec ou sans Sainte-Cène, il n’en demeure pas moins que la liturgie est une expression directe du peuple.

L’appropriation de la liturgie

L’important, c’est que la liturgie soit la propriété du peuple, que le peuple soit invité à se l’approprier et qu’on lui en offre la possibilité. Même si elle est concoctée par un théologien, il est préférable qu’elle soit agréée au mieux par un synode, a minima par le conseil de l’Église locale. Nos Églises nationales se sont toujours dotées d’une liturgie officielle : celle-ci n’a pas de caractère obligatoire, mais elle joue le rôle de modèle à l’usage des communautés locales et assure en tant que telle un minimum de communion liturgique au sein de l’Église. Cette appropriation ne peut se dérouler dans de bonnes conditions que si le peuple dispose d’un minimum de temps pour se familiariser avec sa liturgie. Sans avoir un caractère d’obligation, la pratique des temps de l’année liturgique (Avent, Noël, Église, Carême, Pâques, Pentecôte, Église) permet d’établir un compromis entre la familiarité et l’ennui tout en synchronisant la vie cultuelle locale avec la vie cultuelle des autres confessions.

Le « sacerdoce » des fidèles

L’appropriation de la liturgie est aussi en rapport étroit avec la conception protestante du sacerdoce universel. Au cours du culte, les croyants exercent ensemble le rôle de prêtre. Il n’est bien sûr pas interdit au pasteur, comme cela se pratique souvent et comme cela peut se pratiquer dans des circonstances exceptionnelles, de rédiger une liturgie pour chaque culte, y compris en modifiant à chaque fois le choix des chants spontanés. La démocratisation des moyens d’impression permet de fournir pour chaque culte un livret liturgique complet qui évite à l’assemblée de se perdre dans la recherche des cantiques. Mais cette pratique n’en constitue pas moins une sorte d’extension de la prédication alors que, dans le même temps, cela pose le pasteur en « maître de cérémonie » ou de « célébrant » au détriment de son rôle de prédicateur sans donner aux fidèles le temps de se familiariser avec la liturgie.

Il faut que « ça roule »

Il y a enfin une raison esthétique à cette appropriation que résume bien le mot « spontanés » à propos des chants de la liturgie. Rien n’est pire que le sentiment de chaos que provoque, au cours de la célébration et après chaque moment liturgique, le fastidieux exercice de l’annonce des numéros des spontanés, le feuilletage convulsif des recueils (surtout quand ils sont imprimés sur « papier bible »), l’attente de l’introduction à l’orgue … Ce qui devrait être un expression cohérente et fluide de l’assemblée se transforme en partie de bingo.

Une liturgie devrait « rouler » et faire ressentir à l’étranger qui entrerait par hasard dans le temple la communion de la communauté célébrante ; ou que le protestant de passage dans une Église sœur se sente en pays de connaissance s’il lui vient à l’idée d’aller au culte pendant ses vacances. ; ou que, si vous accompagnez vous-même un ami ou une amie catholique à la messe, vous ne vous sentiez pas totalement dépaysé.

La liberté rattrapée par la tradition

Je me souviens de l’époque où, jeunes responsables scouts protestants, nous avions à cœur de préparer et de célébrer des « moments spirituels ». Nous y consacrions beaucoup de temps en discussions, en recherche de textes, de chants originaux qui provenaient pour la plupart du renouveau liturgique catholique (notre actuel recueil Alléluia en est rempli), nous mettions un point d’honneur à ne chercher l’inspiration que dans notre spontanéité, notre « créativité » et notre imagination en nous affranchissant du passé. Nous y exercions aussi notre « liberté d’expression » sans autre souci de notre auditoire que d’y provoquer des effets. Les résultats étaient souvent intéressants, parfois provoquants.

Avec le recul, j’ai remarqué deux choses : d’une part, beaucoup de celles et ceux d’entre nous qui s’investissaient dans ce travail sont devenus pasteurs ou théologiens ; d’autre part, en examinant la structure de tous ces moments spirituels « originaux », il s’est avéré que cette structure, toujours la même, était celle d’un ordre liturgique traditionnel tel qu’on pouvait le trouver dans la première liturgie officielle de l’Église réformée de France. Je me suis aperçu que, dans les « années 68 » et dans bien des domaines, notre jeunesse avait consacré beaucoup de temps à « réinventer la poudre », mais aussi à apprendre par la pratique comment fonctionne la poudre et en particulier la poudre liturgique.

Ce constat n’a en fait rien de décevant : nous avions voulu nous affranchir du passé, à notre insu, le passé nous avait rattrapé … et nous n’en étions pas moins libres de nous approprier avec fraîcheur l’héritage de la tradition. Mais il m’a fallu du temps pour me résoudre à ce que si la prédication et le choix des lectures bibliques relevaient de ma liberté d’expression, il n’en allait pas de même pour la liturgie.