Jean 3 : 14 à 21

Éphésiens 2 : 4 à 10

Avant d’entrer dans le vif du sujet, peut-être est-il utile de rafraîchir nos mémoires à propos de cette histoire de serpent qui introduit le passage de l’Évangile de Jean que nous avons écouté. Jésus y fait très brièvement allusion à un court passage du livre des Nombres. Cette histoire m’avait beaucoup impressionné quand je suivais l’école du dimanche. Les hébreux en ont assez d’errer dans le désert. Une fois de plus ils se plaignent du régime auquel Dieu les soumet. Dieu leur envoie des serpents venimeux qui les mordent. Puis Dieu prescrit à Moïse le remède : il lui ordonne de se saisir d’un serpent et de l’exposer en haut d’une perche à la vue de tout le monde. Celles et ceux qui regardent ce serpent sont sauvés. Le caducée qu’arborent nos infirmières, nos médecins et nos pharmaciens comme symbole de leur profession est une référence à cet épisode.

Je ne m’étendrai pas sur les nombreuses interprétations que cette histoire à suscité. Il nous suffit de comprendre que Jésus fait allusion au fait qu’il sera exposé sur la croix pour le salut de l’humanité.

Aussi fascinante soit-elle, l’image du serpent ne doit pas nous détourner de ce qui, dans les deux passages que nous avons lus, est au cœur de notre tradition protestante : l’affirmation du salut par grâce au moyen de la foi. Les catholiques ne nient pas l’importance de cet article de foi, mais, depuis Luther, les protestants l’ont placé au centre de leur théologie : articulus stantis aut cadentis ecclesiae - l’article sur lequel l’Église tient ou tombe. D’où ces interminables débats religieux à propos des statuts respectifs de la foi et des œuvres.

Je vous propose d’examiner d’abord comment ces deux affirmations fondamentales ont provoqué chez Luther une conversion décisive. Puis j’essaierai de libérer la foi et les œuvres de la charge spirituelle excessive qui a fini par en obscurcir la compréhension dans notre société sécularisée. Enfin, j’essaierai de montrer que, dans les deux passages de l’Écriture que nous avons écouté, l’enjeu n’est pas la foi dans le salut, mais l’effectuation, la réalisation du salut.

  • Deux affirmations fondamentales.
    • « Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. »

Ce sur quoi Paul insiste ici, ce sont la grâce et le don. C’est de là que vient le salut. La foi n’est que le moyen de le recevoir. Nous recevons tous par voie postale ou par internet des offres de cadeaux mirobolants et nous avons appris, parfois à nos dépends qu’il valait mieux ne pas ouvrir l’enveloppe ou le mail. Si Paul parle de grâce pour qualifier ce don, c’est pour bien marquer qu’il ne s’agit pas de la part de Dieu d’un cadeau empoisonné et que nous pouvons le recevoir en toute confiance.

  • « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle.»

Les propos prêtés à Jésus dans l’évangile de Jean précisent de quel don il s’agit : le fils unique de Dieu et la vie éternelle. Ailleurs dans les évangiles, nous sommes invités à croire que Jésus est le fils unique de Dieu. La foi est encore ici le moyen par lequel il nous est offert de recevoir le don. Mais la confiance exigée se déplace de Dieu en général à Jésus en particulier. Il faut avoir confiance en Jésus ou dans les évangiles quand ils nous disent qu’il est le fils de Dieu. Quant à la vie éternelle, il ne s’agit pas d’une vie après la mort, mais de ce à quoi la mort s’oppose et avec quoi la confiance en Jésus nous permet d’entrer et de rester en contact.

  • Luther et l’obsession du salut.

Quel a été l’effet de ces affirmations sur le moine Martin Luther ? Pour faire simple, on peut dire qu’à la suite d’une profonde crise spirituelle, elles l’ont soudainement libéré de l’obsession de son propre salut. Dans sa recherche de tout ce qu’il pouvait faire pour échapper à la colère divine, Luther avait toujours le sentiment qu’il n’en faisait jamais assez. Et plus il en faisait, plus lui et le dieu impitoyable dont il s’était forgé l’image étaient insatisfaits et en demandaient toujours plus.

Nous connaissons peut-être des gens qui se lavent les mains des dizaines de fois par jour ou qui passent l’aspirateur matin, midi et soir. L’apparition du coronavirus a un peu changé la donne en matière d’hygiène individuelle ou ménagère et nous devons avouer que, par les temps qui courent, nous avons de la peine à trouver le juste milieu entre l’obsession et la nécessité.

Nous pouvons aussi nous demander quelle est la divinité qui conduit les plus compétents, les plus efficaces et les plus consciencieux d’entre nous à ce qu’on appelle le burning out. Sinon peut-être, dans une version sécularisée du lien entre la foi et les œuvres, le lien qui unit nos croyances avec nos actions et nos comportements.

Comment certaines de nos croyances peuvent échapper à notre contrôle et s’imposer à nous comme des divinités qui exigent de nous toujours plus et toujours mieux. Pouvons-nous seulement exercer un contrôle sur nos croyances, nos idées ou nos convictions ? En fonction de quels critères ?

  • La foi et les œuvres
    • Les croyances et les actes

Si nous quittons les hauteurs du ciel de la spiritualité pour descendre sur la terre de nos existences quotidiennes, nous pouvons d’abord dire que la foi, c’est un ensemble de croyances en conséquence desquelles nous agissons ou pas. Certaines de ces croyances sont plus importantes que d’autres : nous les appelons des convictions. Et nous attendons, tout particulièrement en cette période électorale, que nos contemporains mettent leurs actes en accord avec leurs convictions. Il y a une devise qu’on trouve déjà dans les évangiles et qui caractérise bien le pragmatisme de notre époque : « On reconnaît l’arbre à ses fruits ». Nos idées, nos croyances, nos convictions ne valent que par les effets qu’elles produisent.

Mais il y a aussi des gens dont nous préfèrerions qu’ils ne mettent pas leur conviction en œuvre et certaines de nos propres convictions dont il vaut peut-être mieux que nous ne les poussions pas jusqu’à leurs ultimes conséquences.

Plus nous sommes avancés en âge et plus nous devons reconnaître que l’expérience de la vie nous a conduit à abandonner certaines des convictions, des idées ou des croyances de notre jeunesse. Si nous sommes ici, c’est sans doute que la croyance en Jésus-Christ a jusqu’à présent résisté à cette épreuve.

  • La confiance en quoi ou en qui

La question est donc de savoir comment nous pouvons faire le tri entre les croyances, les idées et les convictions qui s’offrent à nous. Lesquelles d’entre elles, confrontées à l’expérience, restent dignes de foi. Dit de façon sécularisée : dignes de confiance. Selon quels critères ?

Dans les deux passages de l’Écriture que nous avons lus il est bien plus question d’avoir confiance en quelqu’un que d’avoir confiance en quelque chose. Des siècles de débats théologiques et philosophiques autour du mot « Dieu » ont conduit à faire de Dieu un objet de connaissance et de croyance : quelque chose - un objet - et puis, finalement plus rien - un objet vide.

Mais, s’agissant de Jésus, on pourra manipuler son nom à tort et à travers, il échappera toujours à nos tentatives de le réduire au rang d’objet, il restera toujours quelqu’un, une personne qui nous accorde sa confiance et nous invite à lui accorder la nôtre. Et au travers le lien de confiance qui nous lie à Jésus, c’est le lien de confiance qui nous lie avec Dieu en personne qui est restauré.

  • Ce que révèlent nos comportements

Dans l’évangile de Jean, Jésus nous dit que si nos comportements et nos actions sont la conséquence de nos croyances et de nos convictions, cela signifie aussi qu’ils en sont les révélateurs. Mais il va plus loin en nous disant que nos comportements révèlent notre confiance ou notre défiance à l’égard de Dieu. Notre défiance face à un Dieu exigeant et jamais satisfait ou la confiance en un Dieu qui donne et se donne.

  • La prééminence de l’œuvre
    • L’engagement total de Dieu en Jésus

Il y a une interprétation de l’affirmation selon laquelle « Dieu a envoyé son fils unique afin que qui croit en lui soit sauvé » qu’il nous faut écarter : Pourquoi Dieu a-t-il envoyé son fils au lieu de venir lui-même ? Quel est ce Dieu qui sacrifie son fils à la méchanceté de l’humanité, plutôt que de se sacrifier lui-même ?

Cette interprétation ne tient pas parce que c’est Jésus lui-même qui affirme que Dieu l’a envoyé. Dans la bouche de Jésus, cette affirmation est l’expression d’une solidarité totale du fils avec le Père, de Jésus avec Dieu. Dans la personne de Jésus, Dieu engage la totalité de sa propre personne. Si Jésus fait allusion à la croix quand il évoque l’épisode de l’élévation du serpent, c’est pour signifier que, sur la croix, Dieu engage toute son existence.

  • Ce que Dieu donne, comment on le reçoit et ce qui en résulte

On voit bien que, dans ces deux passages de l’évangile de Jean et de l’épitre de Paul aux Éphésiens, ce qui est fondamental, ce qui est fondateur même, ça n’est pas la foi, mais l’œuvre. L’œuvre de Dieu bien sûr. L’œuvre de Dieu comprise comme pur don et pure grâce, concentrée dans l’événement inaugural de la croix. La croix comme une sorte de big bang à partir duquel l’œuvre de Dieu se déploie dans toute l’épaisseur de notre histoire passée, présente et à venir. De notre histoire humaine autant que de l’histoire de notre univers. La foi, autrement dit la confiance, n’est que le moyen qui nous est offert par Dieu de nous inscrire dans cette dynamique expansive du don et de la grâce et de contribuer à son déploiement dans nos histoires personnelles et collectives.

  • La vie « durable »

Il y a un dernier mot de notre vocabulaire religieux qu’il serait peut-être utile de faire descendre du ciel de la spiritualité pour le ramener sur terre, c’est celui de « vie éternelle ». On peut au minimum affirmer que l’éternité ne faisait pas vraiment partie des préoccupations des auteurs des livres de l’Ancien Testament. Mais dans une époque où la vie humaine était beaucoup plus précaire que la notre et pour un peuple qui avait assisté à la chute de plusieurs empires, ce qui les préoccupaient au plus haut point, c’était la vie durable.

En ces temps où, dans tous les domaines, la précarité semble à nouveau frapper à notre porte, nous avons plus que jamais besoin de renouer avec la vie durable. Et c’est bel et bien ce qu’en son fils Jésus-Christ, Dieu ne cesse de nous offrir.