Marc 11 : 1 à 11

Jean 12 : 12 à 19

Prière pour aller au paradis avec les ânes

Aussi loin que remontent mes souvenirs, le dimanche des rameaux a toujours été associé à une ambiance de joie collective. Quand on est enfant, on vit les choses au jour le jour, sans se soucier de ce qui viendra ensuite. Mais plus on vieillit, plus il est difficile de profiter sans arrière-pensée des rares moments de joie qui nous sont offerts.

Cette liesse populaire me fait aussi penser à la façon dont commencent la plupart des films de Batman : dans une ambiance festive dont le réalisateur du film prend soin de nous montrer l’exagération. Et puis, progressivement, la bande son nous laisse entendre qu’une menace pèse sur la cité.

J’ai toujours eu une certaine méfiance à l’égard des foules. J’aurais plutôt tendance à les éviter. Il m’est arrivé de participer à des manifestations. Mais je suis toujours sur mes gardes, de peur de me laisser entraîner dans un mouvement de foule. Je pense que ça tient à mon éducation protestante. En France, en tout cas, quand on est protestant, même si ça ne se lit pas sur notre visage, on n’est quand même pas comme les autres. Peut-être est-ce la même chose d’être un protestant Wallon aux Pays-Bas. On ne se mêle pas à une foule sans conserver une partie de son « quant à soi ».

Sans doute ai-je été profondément marqué depuis ma plus tendre enfance par le récit de la semaine sainte : il commence dans l’enthousiasme populaire à l’égard de Jésus, passe quelques jours plus tard par le rejet de Jésus par les mêmes foules et ne s’ouvre à Pâques que sur la joie très discrète et très intime d’un cercle très restreint de disciples.

Dans cette ambiance lourde que fait peser sur nous la crise sanitaire, le mieux que nous aurions peut-être à faire, ce serait de saisir l’occasion du moment d’insouciance que nous offre le dimanche des rameaux ; oublier la menace du covid et chanter des cantiques avec enthousiasme. Seulement voilà, nous n’avons pas le droit de chanter, surtout avec enthousiasme. L’enthousiasme est contagieux et le virus avec.

La façon dont Marc et Jean nous racontent l’histoire de l’entrée de Jésus à Jérusalem nous oblige à nous arrêter d’abord sur un détail qui peut sembler anecdotique. Si, chez Marc, l’ânon occupe autant de place, c’est qu’il a sans doute quelque chose à nous raconter. Nous réfléchirons ensuite sur ce qui différencie la tragédie de la comédie pour mieux comprendre en quoi le drame de la semaine sainte, s’il n’est bien évidemment pas une comédie, est plus qu’une tragédie. Nous verrons enfin comment Jésus engage totalement Dieu dans l’inéluctable de la tragédie et ce qu’il en advient.

  • Ce que nous raconte l’ânon :

Jean nous dit simplement que Jésus entre à Jérusalem juché sur un ânon qu’il a « trouvé », mais Marc nous en dit plus sur la façon dont cet ânon a été « trouvé ». Jean nous donne l’impression que cet ânon était là un peu par hasard (mais le hasard est un des ingrédients de la tragédie). Marc nous laisse entendre d’une façon un peu mystérieuse que, quelque part, ce « hasard » avait été prévu d’avance.

  • Valeur pratique :

Je vous ai lu aussi un poème de Francis James, parce qu’il en suggère beaucoup sur l’image de l’âne dans la symbolique populaire. L’âne a la réputation d’être un animal doux, débonnaire, docile et travailleur ; on le dit bête, mais ne vous y fiez pas, : il est aussi têtu et doté d’une mémoire d’éléphant qui peut aller jusqu’à la rancune. On le rencontre parfois au milieu des troupeaux de brebis, parce qu’il les protège contre les attaques des chiens errants ou des loups.

En principe, avant de pouvoir monter sur un âne, de lui faire traîner ou porter des charges, il faut l’éduquer ; cette éducation demande beaucoup de patience et de bienveillance. Par la force et la violence, on n’obtient rien d’un ânon. Sans aller jusqu’à parler de miracle, c’est déjà étonnant que l’ânon se soit laissé apprivoiser par Jésus.

  • Valeur symbolique : jamais monté

Si Marc nous raconte cette anecdote, ça n’est sans-doute pas d’abord pour vanter l’aptitude de Jésus à apprivoiser les animaux. L’important du point de vue symbolique, c’est que l’animal soit vierge de toute utilisation préalable ; de même qu’il est prescrit de consacrer à Dieu les premiers nés d’un troupeau ou les prémisses d’une récolte ; de même que, du point de vue de sa consécration à Dieu, il est important que Jésus soit le premier né.

  • Valeur symbolique : Âne <vs> cheval

Il y a une autre raison pour laquelle Jésus entre triomphalement à Jérusalem juché sur un âne. On représente presque toujours les rois, les empereurs, les conquérants à cheval. Jamais montés sur un âne ou un ânon. Même Don Quichotte chevauche Rossinante, et son valet Sancho Pansa est monté sur l’âne Ruccio pour bien marquer l’inégalité de leur condition. Même si le cheval est aussi un animal de labour, il est avant tout un animal de guerre, de conquête et de victoire. L’âne est un animal de paix. Souvenons-nous aussi de cet épisode du 1er livre de Samuel : les tribus du Nord, opposées au principe dynastique, protestent contre les prétentions de Salomon à succéder à David comme roi. Leur argument, c’est qu’un roi, ça veut toujours faire la guerre, que pour faire la guerre, ça a besoin de beaucoup de chevaux, que les chevaux, ça coûte cher, et que les impôts vont augmenter.

Pour être triomphale, l’entrée de Jésus à Jérusalem, grâce à l’ânon, n’en est pas moins pacifique. Mais a-t-on jamais connu un roi qui impose son règne pacifiquement ?

  • Tragédie, comédie : « c’est la vie »

Le paradoxe de cette entrée triomphale et pacifique nous suggère qu’un processus inéluctable est enclenché. Jésus est engagé dans une tragédie.

  • Le développement inéluctable de la fatalité

Qu’est-ce que la tragédie ? C’est une histoire qui fini mal, bien sûr. Mais c’est surtout une histoire au cours de la quelle, d’épisode en épisode, et quoi que tentent les héros, tout ce qu’ils pourront tenter pour redresser la situation en leur faveur échouera. On nous a appris que « tout concoure au bien de ceux qui aiment Dieu », mais la tragédie nous dit que « tout concoure à la chute de ceux qui s’identifient à une cause juste ». Le plus tragique est sans doute quand les protagonistes combattent des deux cotés pour des causes qui, prises séparément, peuvent être considérées comme justes. Quand des lois ou des principes, aussi justes les uns que les autres entrent en contradiction et provoquent des conflits dans la réalité. Comme si nos convictions, nos valeurs, nos idées, nos sentiments, aussi nobles soient-ils, prenaient soudain le contrôle de nos existences pour les broyer. Dans cet engrenage fatal, tout est rigoureusement logique et la mise en œuvre de cette logique conduit progressivement à l’explosion de la violence.

Il y a une expression française beaucoup utilisée par les néerlandais qui traduit peut-être ce sentiment de soumission à la nécessité : « C’est la vie ! »

  • La chute sans cesse recommencée

Ce qui différencie la comédie de la tragédie, c’est que dans la tragédie, nous compatissons aux malheurs des héros, alors que dans la comédie, tout est fait pour que nous restions extérieurs au spectacle de leurs malheurs. C’est toujours drôle de voir quelqu’un glisser sur une peau de banane. Je me vois aussi, chevauchant fièrement ma bicyclette dans les rues enneigées d’Amsterdam, et me retrouvant soudain les quatre fers en l’air et le menton sur le pavé gelé. Ces accidents ne nous arrivent heureusement que très rarement ; s’ils n’ont pas de conséquences graves pour notre santé, après coup, nous pouvons bien prendre du recul avec nous-mêmes et en rire. Dans ses films, soit Buster Keaton se prend les pieds dans le tapis et tombe, soit quelque chose lui tombe sur la tête. Et il subit tout ça avec une inaltérable placidité. Le ressort du comique, c’est que nous voyons qu’il va tomber ou que quelque chose va lui tomber dessus et qu’effectivement il tombe ou que ça lui tombe dessus. La fatalité de la chute provoque notre rire au lieu de nous arracher des larmes.

  • Petit bonhomme se relève toujours

À cette interprétation du comique, on peut en opposer une autre, que j’emprunte au psychanalyste Jacques Lacan. S’exclamer « C’est la vie » ne nous oblige pas à nous résigner à la fatalité, au contraire.

« Ce qui nous satisfait dans la comédie, dit Jacques Lacan, ce n’est pas tant le triomphe de la vie que son échappée, le fait que la vie glisse, se dérobe, fuit, échappe à tout ce qui lui est opposé de barrière … La vie passe, triomphe tout de même, quoi qu’il arrive. Quand le héros comique trébuche, tombe dans la mélasse, et bien quand même, petit bonhomme vit encore. »

Ce qui est comique, ce qui nous réconcilie avec la vie, ça n’est pas que le petit bonhomme chute, mais qu’il s’en sorte, qu’il s’en tire, qu’il se relève. La vie, c’est ça.

  • Dans quoi Jésus engage-t-il Dieu ?

Il y a bien dans la comédie quelque chose comme une version sécularisée de l’Évangile. Mais le récit de la semaine sainte n’est certainement pas une comédie. Si on le prend au sérieux, jusqu’au matin de Pâques, c’est bel et bien une tragédie. Et après Pâques, ça reste une tragédie qui va conduire de nombreux disciples au martyre. Mais c’est une tragédie qui nous conduit au-delà de la tragédie.

  • Jésus renonce à échapper

Le personnage collectif qui confère aux évangiles leur dimension tragique, ce sont les foules. Tout au long des évangiles, alternativement, Jésus s’adresse à elles pour leur annoncer l’avènement du Règne de Dieu et cherche à leur échapper. Nous savons que ces foules qui l’encensent et l’acclament aujourd’hui seront les mêmes qui demain réclameront sa mort.

En entrant à Jérusalem puis dans le Temple, Jésus renonce à échapper à la fatalité.

Dans les religions antiques, les dieux sont soumis comme les humains à la fatalité parce qu’ils sont nombreux, en concurrence les uns avec les autres et parce qu’aucun d’entre eux ne peut contrôler leurs interactions. Le Dieu unique est-il lui-même soumis à la fatalité ? Et s'Il entre en contradiction avec lui-même, ces contradictions célestes peuvent-elles engendrer des conflits inexpiables sur terre ?

On aurait tort de croire qu’en donnant seulement son fils en pâture à la fatalité, Dieu cherche Lui-même à y échapper. En entrant à Jérusalem et en pénétrant dans le temple, Jésus engage Dieu. Et Dieu s’engage totalement avec lui. Non pas pour soumettre Jésus à la fatalité, non pas pour y échapper, mais pour l’affronter. Comme le dit ailleurs l’apôtre Paul : « scandale pour les juifs, folie pour les grecs » - scandale d’un Dieu qui s’incarne dans un homme, folie que de prétendre échapper aux décrets irrévocables du destin.

  • La « résignation » des pharisiens 

La parole que Jean met dans la bouche des pharisiens est à cet égard particulièrement surprenante. Les pharisiens croient qu’une résurrection des morts se produira au jour du jugement dernier, mais ils trouvent que la résurrection de Lazare est un peu prématurée et que l’avènement du Règne de Dieu n’est pas à l’ordre du jour. Ils craignent avec raison que l’enthousiasme que Jésus suscite dans les foules ne provoque une insurrection qu’ils savent avec raison vouée à l’échec. Les pharisiens seront les seuls qui survivront à la férocité de la répression romaine des révoltes juives de 70 et de 120 APJC. Ici, les pharisiens semblent se résigner à l’échec de leurs tentatives d’étouffer la popularité de Jésus, alors que ce sont eux qui vont réussir à faire basculer l’opinion des foules contre Jésus. Ils ne peuvent pas s’imaginer un seul instant que Jésus ne cherchera pas à utiliser sa popularité pour s’emparer du pouvoir par la force. Il y au moins une chose sur laquelle les pharisiens et Jésus sont d’accord : il n’est pas question d’engager les foules dans une révolte qui finira inéluctablement dans un massacre. La fatalité, Dieu, avec Jésus, la prend sur lui et sur lui seul.

  • Franchir le tragique avec Jésus

Et ce sont les pharisiens qui ont le mot de la fin : « voilà que le monde se met à sa suite ». Dans l’immédiat, ils se trompent. Mais sur le long terme ils ont raison. Progressivement, à bas bruit, pacifiquement, le message de l’Évangile va se répandre dans tout l’empire romain.

En Jésus-Christ crucifié et ressuscité, Dieu a affronté la fatalité et l’a franchie. Et c’est suivant Jésus sur le chemin qu’il a ouvert, qu’à la suite des générations de chrétiens et de chrétiennes qui se sont engagés derrière lui sur ce chemin que nous sommes appelés, non pas à échapper à la fatalité, mais à l’affronter et à la franchir.