Luc 24 : 13 à 35

Comment la croix et la résurrection retournent comme un gant l’expression : « à l’impossible nul n’est tenu »

Peut-on parler de « phénomène » à propos de la résurrection ?

  • Devant la variété et la diversité des témoignages livrés par les évangiles, s’agit-il avec la résurrection de ce qu’on appelle aujourd’hui alternative fact ? Une histoire inventée de toutes pièces pour les besoins de la propagande ou bien un phénomène dont la réalité s’impose au scepticisme de ceux qui en sont témoins.

  • Ce que ces témoignages ont en commun : ce sont bien plus les disparitions de Jésus que ses apparitions. La fragilité et l’évanescence de ce qui se prête un court instant à la vue. Un phénomène d’hallucination collective produit par des imaginations égarées par le deuil ? Cela ne suffit pourtant pas à expliquer de qui se passe. “L’hallucination” prend progressivement réalité et solidement sens au travers des effets qu’elle produit. Effets qui, quant à eux, n’ont rien d’imaginaire.

  • Les « apparitions » se font de plus en plus rares et ténues à mesure que leurs effets réels se font sentir de plus en plus fort. À moins que ça ne soit au contraire les disparitions de Jésus qui produisent ces effets. Ce qui caractérise le “phénomène”, ce sont les disparitions et les effets qu’elles produisent. Ça n’est pas en apparaissant que Jésus agit, mais en disparaissant. En s’évanouissant.

Le redoublement de l’impossible :

  • Pour les deux compagnons, il n’était pas possible que leur Jésus échoue. Et pourtant, c’est bien ce qui s’est produit. Et plus rien n’a de sens pour eux, sauf un profond sentiment d’abandon que le geste de Jésus vient redoubler : « reste avec nous … ». Et, avant même de se révéler comme Jésus, l’inconnu non reconnu leur explique qu’il ne pouvait pas en être autrement. Elle retourne le couteau dans la plaie : leur cœur brûle tandis qu’il leur parle.

  • Les disparitions du ressuscité redoublent la disparition sur la croix, comme si elles en étaient seulement les premiers effets. Que ce soit dans l’évènement unique de la croix ou dans la multiplicité des apparitions, la disparition de Jésus rend possible ce qui semblait impossible. De nouveaux possibles s’ouvrent, en l’absence de Jésus.

  • L’impossible de la résurrection est l’impossible de la croix retourné, converti ou tout simplement explicité. De l’impossible qui ferme à l’impossible qui ouvre. Comme une fin de non recevoir, la croix semblait signifier la fermeture du réel à nos désirs de bonheur. Une fois Jésus disparu, elle y ouvre le réel.

Reconnaître Jésus au lieu de le « voir » ?

  • Reconnu à la fraction du pain ? L’allusion à la cène est trop évidente. Les deux compagnons ne font pas partie des 12 qui ont célébré avec Jésus l’ouverture du sabbat du jeudi saint. La portée du geste de Jésus est beaucoup plus générale. Le rituel symbolique qui institue et rend visible la communauté par la convivialité. Instituer la communauté, la faire progressivement advenir dans le réel, c’est ce que produisent les apparitions évanescentes de Jésus. Ils retournent joyeux à Jérusalem.

  • L’événement de la croix et de la résurrection ne se donne pas à « voir » dans les apparitions évanescentes d’un spectre nommé Jésus, mais se donne à éprouver dans les effets qu’il produit et qui iront s’amplifiant, sans même qu’il ne soit encore nécessaire que Jésus apparaisse.

  • Ce qui advient progressivement en lieu et place de la vision qui s’évanouit, c’est une parole qui s’appuie sur deux symboles élémentaires (ici seulement la fraction du pain) et qui produit des effets, qui s’incarne, qui prend chair, dans le pain réellement partagé, dans la communion définitivement inaugurée, dans le rassemblement de la communauté, dans les guérisons opérées. C’est là que Jésus se donne à reconnaître. Avec Jésus, nous ne sommes pas tenus à l’impossible, c’est l’impossible qui nous tient.