Jean 20 : 24-29

Quand Jésus se rend présent à ses anciens disciples, ceux-ci se trouvent dans un état pitoyable, transis de peur et repliés sur eux-mêmes. Thomas est sorti parce qu’il ne supporte pas l’ambiance morbide et l’odeur de renfermé qui règnent au sein de la communauté des disciples. Quant à lui, il n’éprouve pas le besoin de se retrancher derrière d’épaisses murailles, ni de se verrouiller derrière des portes blindées.

Jésus condescend à jouer les passe muraille tout simplement parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de franchir la clôture que les disciples ont élevée autour de leur deuil. Jésus ne franchit les murailles que pour les faire sauter. Enfermés dans une sorte de Jardin d’Eden, les disciples sont comme l’argile dans laquelle se forge la forme de l’humanité nouvelle; comme aux jours de la Création, Jésus achève l’action créatrice de Dieu en leur insufflant l’Esprit Saint. Les voici aussi neufs qu’Adam avant la chute, mais invités à quitter la clôture du jardin non par sanction, mais par vocation. La logique centrifuge de l’envoi a remplacé celle centripète de la peur ; les disciples sont devenus des apôtres – enfin, ils devraient ! Pour l’instant, ils semblent seulement fascinés par la vision qu’ils ont eue de Jésus.

Heureusement, il y a Thomas.

Hallucination collective

Thomas est certes vexé d’avoir été privé de la vision du Seigneur, mais il est surtout excédé de la naïveté avec laquelle ses condisciples font de cette vision l’unique objet de leur foi. Pour un peu et si on les avait écoutés, le christianisme serait aujourd’hui une secte de spirites se réunissant dans des endroits secrets pour y faire tourner des tables, et faire parler des spectres. Quand Jésus conclut en disant : “Parce que tu m’as vu, tu as cru”, derrière Thomas, c’est à tous les disciples qu’elles s’adressent.

Ce n’est pas Thomas qui est obsédé par la vision, mais ses condisciples : ils n’arrêtent pas de répéter : “Nous avons vu le Seigneur!” Pourtant, le Seigneur s’est fait reconnaître par des choses beaucoup plus importantes, le Seigneur leur a parlé pour leur dire des choses beaucoup plus importante. Mais même s’ils en ont été marqués, et même si ça les remplit de joie et les pousse vers l’extérieur, ils n’en disent rien à Thomas. Alors que Jésus leur a apporté quelque chose de nouveau en brisant les murailles de leur deuil, ils se contentent de répéter ce que Marie de Magdala leur a déjà dit: “J’ai vu le Seigneur”!

Bon, ça va ! vous l’avez vu ! Et alors ?!

Thomas scientifique et théologien

Thomas soupçonne ses condisciples d’avoir eu une hallucination collective provoquée par leur enfermement volontaire et l’air vicié dans lequel ils se sont confinés. Et ça l’énerve. Alors, il pousse cette obsession de la vision jusqu’à l’absurde: il ne veut pas seulement voir le Seigneur, il veut voir les marques des clous ; mieux : il veut enfoncer son doigt à la place des clous et sa main dans le flanc transpercé par la lance.

Thomas révèle ainsi un autre trait intéressant de son caractère : il ne veut pas seulement voir, il veut aussi toucher, constater. Thomas est le plus moderne des disciples: pour s’assurer que le Seigneur qu’ont vu ses condisciples n’est pas seulement un spectre, il veut les faire passer de l’hallucination à l’expérience, du rêve au concret.

Ce pragmatisme fait par ailleurs de Thomas un bien meilleur théologien que ses condisciples: ce que Thomas veut voir et même toucher, c’est ce que Jésus lui-même a montré aux autres disciples, ce par quoi il s’est fait reconnaître d’eux et dont ils n’ont même pas parlé à Thomas, alors qu’il s’agissait du détail le plus significatif : les marques de la Croix. Le seul Seigneur en qui Thomas veut croire, le seul à qui il veut avoir à faire, c’est le Christ et le Christ crucifié.

Aux limites des sens et de la raison

Comment notre modernité ne se sentirait-elle pas proche de ce Thomas à la fois théologien de la croix et apôtre des sciences expérimentales. De ces deux points de vue, celui de la foi et celui de la constitution d’un savoir efficace, Thomas a raison.

La Croix est la seule source de notre foi, l’expérience sensible est la seule source de notre savoir. S’il nous faut considérer Thomas avec bienveillance, c’est parce qu’il est tout aussi écartelé que nous entre sa foi et sa raison, entre le croire et le voir. Les deux sont-ils vraiment conciliables? Certainement pas tant que, comme Thomas, nous nous limitons aux seules ressources de notre raison et de nos sens. L’univers auquel nous donnent accès notre raison et nos sens est tout aussi clos que la chambre haute dans laquelle s’étaient enfermés les disciples.

Même si Thomas est un homme de l’extérieur, un homme qui ne peut pas rester enfermé, un homme qui a besoin d’expérimenter, de voir, d’entendre, de toucher, de sentir, de goûter, il y a tout de même aussi chez Thomas un verrou que Jésus doit faire sauter en allant plus loin encore que Thomas dans la surenchère et dans le paradoxe. Dans la manière dont Jésus interpelle Thomas, il semble que Jésus donne tort à Thomas; mais c‘est en lui donnant raison : “tu veux toucher? Eh bien touche!” Et Thomas recule... en faisant un bond en avant : “Mon Seigneur et Mon Dieu!” La première confession personnelle de la Seigneurie et de la divinité de Jésus, c’est dans la bouche de Thomas qu’elle explose.

Sans la foi, la raison est aveugle

Thomas renonce à la primauté de l’expérience au profit de la foi. Il comprend enfin qu’aucune expérience ne pourra convaincre sa raison de la Seigneurie du Crucifié sur le monde. De telles expériences ne prennent sens qu’une fois franchi le fossé qui sépare la crédulité et l’incrédulité d’une part du doute et de la foi d’autre part.

La crédulité des autres disciples leur barrait toute possibilité d’apprentissage et de découverte. Fort de sa seule incrédulité, Thomas ne serait pas allé bien loin non plus. Armé d’un doute qui l’ouvre aux expériences du monde et d’une foi qui lui donne non seulement le courage de les affronter, mais aussi la clef pour les comprendre, Thomas peut de nouveau se tourner vers l’extérieur et donner sens à toutes les expériences que cet extérieur lui procurera.

En sous-main, Jésus donne raison à Thomas. En fait, les autres disciples ont cru parce qu’ils ont vu. Mais qu’ont-ils cru ? En quoi leur croyance leur ouvre-t-elle les yeux sur le monde ? Que disparaisse la vision, que s’espacent les apparitions, que se disperse le cercle d’autosuggestion de la secte chaleureuse et que restera-t-il de leur croyance? Alors que Thomas, le premier, sans avoir vu, avait entendu l’Évangile de la Croix et qu’il ne lui manquait plus que d’y fonder sa foi.

Pâques : clef de lecture de notre monde

Dans l’Évangile de Jean, Thomas est le premier héros de la foi. Et c’est un héros moderne. Avec lui, il nous faut reconnaître que la seule chose qu’il nous soit donné de voir, que la seule expérience historique, au sens empirique du terme, à travers laquelle il nous soit donné d’éprouver la Seigneurie du Christ Jésus, c’est la Croix. C’est devant elle et parfois à travers elle que nous sommes appelés à confesser “Mon Seigneur et Mon Dieu”. Mais une fois cet acte de foi accompli, la dynamique pascale : passion – croix - résurrection, vient éclairer et orienter la vision que notre raison et nos sens nous donnent de notre monde, de l’histoire de notre humanité et de nos itinéraires personnels.