Actes 4 : 1 à 22

Si vous conseillez à un ami atteint d’un lumbago de prendre de l’aspirine et de s’enduire le dos avec une crème à base d’acide salicylique, ne le faites pas en public. Même si votre ami recouvre grâce à ce conseil la possibilité de se tenir debout, vous pourriez être accusés d’exercice illégal de la médecine. L’aventure qui arrive à Pierre et Jean commence un peu de cette façon, mais sa signification va bien au-delà.

Dans le passage que nous avons lu, il s’agit d’abord de la diffusion d’un message dont le contenu est toujours sensiblement le même dans tout le livre des Actes. Nous verrons aussi que, plus qu’ailleurs dans le livre des actes ou les épitres de Paul, ce passage accorde une importance particulière au nom de Jésus, auquel cet événement est associé. Enfin ce passage nous interroge sur la façon dont, au travers du message, nous sommes concernés par cet événement. Que signifie « être sauvé » ?

Le cœur du message :

Lee motif de l’arrestation de Pierre et de Jean est le message diffusé par leur enseignement. Les autorités religieuses de Jérusalem sont « excédées de les voir instruire le peuple et annoncer, dans le cas de Jésus, la résurrection des morts ». Lors de leur interrogatoire, Pierre et Jean reconnaissent qu’il s’agit bien de «  Jésus Christ, le Nazôréen, crucifié par vous, ressuscité des morts par Dieu »

  • Ce qui est systématiquement annoncé

Des derniers chapitres des Évangiles au livre des Actes, c’est le même message relatif au même événement qui est annoncé. Les formes peuvent varier, mais le cœur du message reste le même : Jésus, Christ crucifié et ressuscité. Nous sommes réunis ici ce matin, parce que ce message a traversé l’épaisseur de l’espace et du temps pour parvenir jusqu’à nous. Nous avons si souvent entendu ce message qu’il ne nous étonne plus. Mais au moment où Pierre et Jean s’expriment devant le tribunal, il suscite encore la perplexité des uns et le scandale des autres.

  • Christ crucifié -> ressuscité

Dans le motif de l’arrestation ne figure que la mention de la résurrection, alors que Pierre et Jean rectifient : il s’agit de la croix ET de la résurrection du Messie Jésus. Pierre et Jean font peser la culpabilité de la crucifixion sur les épaules des autorités religieuses qui les interrogent. Ce message comporte plusieurs motifs de scandale : D’abord l’affirmation d’un Christ (ou d’un Messie) soumis au supplice infamant de la croix. Ensuite la résurrection : l’hypothèse de la résurrection est l’objet de controverse au sein des élites juives ; le parti des pharisiens accepte l’hypothèse qu’une résurrection des morts interviendra à la fin des temps en préalable au jugement dernier. Le parti des prêtres exclut cette hypothèse. Mais ce que les deux partis refusent, c’est qu’en annonçant la croix et la résurrection du Messie Jésus, les apôtres annoncent en fait que la fin des temps est en cours de réalisation.

  • La pierre angulaire

Les membres de l’élite religieuse s’étonnent de l’assurance avec laquelle Pierre et Jean diffusent leur message alors que ce ne sont que des gens quelconques et sans instruction. Ils hésitent à prendre vraiment l’affaire au sérieux mais estiment quand même prudent de leur interdire de continuer à répandre le message. Leur perplexité est justifiée et leur prudence a au moins provisoirement été suivie d’effet. : même si la chose leur paraît « manifeste pour toute la population de Jérusalem », l’Histoire officielle de l’époque, celle des élites, ne garde aucune trace de l’événement et il faudra plusieurs dizaines d’années avant que le message n’accède à une notoriété suffisante pour que l’histoire officielle en garde la trace.

Le symbole de la pierre angulaire prend ainsi toute sa signification : dans un quasi-incognito, quelque chose est en train de s’édifier dont l’événement de la croix et de la résurrection est la première pierre, celle autour de laquelle le reste du bâtiment va progressivement s’édifier. Progressivement, l’événement de la croix et de la résurrection va s’imposer comme l’événement central de l’Histoire, non seulement la clef à partir de laquelle lire et comprendre l’Histoire, mais aussi le moteur de l’Histoire.

Le nom

Nos oreilles modernes ont sans doute été surprises par la façon dont est traité le nom de Jésus. Comme si la simple invocation du nom avait en elle-même une efficacité. C’est assez fréquent dans le Nouveau Testament, mais rarement avec une telle insistance.

  • La préoccupation des prêtres et des sadducéens

Ce sont d’abord les autorités religieuses qui posent la question comme si elle était la plus importante à leurs yeux. Mais Pierre et Jean y répondent directement : le nom est le moyen par lequel l’infirme a été sauvé. Et ils affirment ensuite que c’est bien le nom qui est nécessaire au salut. Enfin le tribunal, avant de relâcher Pierre et Jean, se contente de leur interdire de mentionner, de prononcer ou d’enseigner le nom.

  • La « Magie » du « nom »

Quand nous bénissons « au nom » du Père, du Fils et du Saint-Esprit, cela signifie seulement pour nous agissons par délégation, comme en France les jugements sont rendus « au nom du Peuple Français ». Mais nous ne supposons pas pour autant que l’invocation des noms de la Trinité ou du Peuple Français possèdent en eux-mêmes une puissance ou une efficacité propres.

C’est bien le cas dans le passage que nous avons lu. Bien que nos contemporains abusent trop souvent du mot « magique » pour décrire des événements qui les ont frappés, ils n’en croient pas pour autant que ces événements se sont produits parce qu’un magicien aurait prononcé quelque part une formule magique. Mais ici, le nom de Jésus semble agir comme une formule magique.

  • La signification du nom

La philosophie des Lumières et les sciences modernes nous ont libérés des illusions de la magie. Nous avons appris que notre réalité était une suite de causes et d’effets que l’ont pouvait explorer, expérimenter, utiliser ou interrompre. Mais la linguistique et la psychologie nous ont aussi appris que si les mots et les discours n’ont pas la toute-puissance que leur prête la magie, ils n’en possèdent pas moins une puissance certaine.

Quand nous prononçons le nom de Jésus, celui-ci ne désigne rien d’autre que la personne qui le porte. Mais en hébreu et en araméen, ce nom signifie « Dieu sauve ». Ce qui fait du nom lui-même un résumé du message, ou, dit autrement, un symbole du message. Quand Pierre et Jean nomment « Jésus », ils annoncent l’événement et les conséquences qu’on peut en attendre.

Le salut : l’événement, le message et ses effets

  • Le « salut » en général et en particulier 

Pierre et Jean sont interpellés à propos d’une guérison et de l’enseignement dont cette guérison semble être la mise en pratique. Ils expliquent ensuite que cet enseignement et l’événement qu’il porte à la connaissance du public a des effets salutaires beaucoup vastes. Pour Pierre et Jean, l’événement et le message peuvent tout, sont bon à tout faire. S’il s’agissait d’un élixir comme la « Jouvence de l’abbé Soury », cela prêterait à sourire.

On demande à Pierre et Jean par quel moyen ils ont opéré la guérison de l’infirme et c’est en termes de moyens qu’ils répondent. Il y a là un piège dont Pierre et Jean ne se sortent qu’en disant que ce moyen est offert. Ce qui est offert, ça n’est pas un moyen, ou une technique, mais un événement : la croix et la résurrection. Cet événement on ne peut pas le mettre en œuvre, on peut seulement constater ses effets salutaires, le laisser agir et le laisser déployer ses effets. Jésus ne dit rien d’autre quand il conclut ses guérisons par « Ta foi t’a sauvé ». La foi consiste ici à laisser agir Dieu en confiance.

  • L’épreuve de vérité de la résurrection de Jésus

Depuis le XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui la question de la vérité historique de la résurrection n’a cessé d’être évoquée dans les milieux du protestantisme libéral. Il est clair que « scientifiquement », il est plus facile de démontrer qu’elle n’a pas eu lieu que le contraire. En d’autres termes, on s’interroge sur la réalité de l’événement de la résurrection en l’isolant de l’événement de la croix dont on accepte en général la probabilité. Ce qui est remarquable dans les récits des Actes des apôtres, c’est que l’annonce de la croix et de la résurrection est toujours associée aux effets pratiques de l’événement, en général des guérisons. Comme si les bénéficiaires des guérisons faisaient l’épreuve, ou l’expérience, de la croix et de la résurrection dans leur propre existence.

S’il y a un lieu où s’éprouve la vérité de la croix et de la résurrection, c’est par exemple dans l’expérience de la guérison. Que l’on soit croyant ou non, guérir d’un cancer ou sortir d’une dépression nerveuse, c’est une expérience de résurrection. Libre au croyant d’y discerner avec gratitude, en deçà des « miracles » de la science, l’efficacité et la puissance du nom de Jésus.

  • L’illusion inutile de la toute-puissance

Mais pouvons-nous reporter sur la science la toute-puissance que nous accordions autrefois à Dieu ? S’agissant de la science et de la technique, nous en sommes arrivés aujourd’hui au stade de la déception et de la méfiance.

En théologie, nous sommes passé des théologies de la toute-puissance aux théologies de la « non-puissance ». S’il est indéniable que les théologies de la toute-puissance ont eu et ont encore des effets secondaires redoutables et parfois catastrophiques, on peut aussi se demander quels effets attendre d’un Dieu impuissant, sinon qu’au lieu de nous engager à renoncer nous mêmes à la toute-puissance, il nous conforte surtout dans la complaisance à l’égard de notre propre impuissance.

Nous ne comprenons probablement plus ce que les anciens entendaient par toute-puissance. Mais nous sentons bien aujourd’hui que ce mot s’est vidé de son sens et qu’il désigne une illusion dont il est prudent de se purger. Une illusion inutile qui nous aveugle sur ce que Dieu peut, non pas dans l’absolu, mais dans le relatif de nos existences personnelles ou collectives.

Avec Pierre et Jean nous apprenons ce qu’en Jésus, Christ crucifié et ressuscité, Dieu peut pour nous. Et s’il ne peut pas tout, il peut toujours quelque chose, à la hauteur de nos besoins et de nos attentes.