1 Jean 4 : 7 à 17

« Dieu est amour » : cette affirmation me renvoie à ma plus tendre enfance, quand j’en étais encore au B-A-BA dans mon apprentissage de la lecture. Dans le temple où j’accompagnais assidument mes parents tous les dimanche, surplombant la chaire et la table de communion, trônait cette inscription dont l’image est restée gravée dans ma mémoire : « Dieu est amour - 1 Jn 7, 16 ». Très tôt, je suis parvenu à déchiffrer les trois mots, mais la référence « 1 Jn 7, 16 » me plongeait dans une grande perplexité. Toujours est-il que le souvenir que je garde de cette période et de cette petite église méthodiste de la banlieue populaire de Paris, c’est que j’y étais aimé et que cet amour avait un rapport avec le mot « Dieu ». Au fil des années et malgré tous les conflits qui ont agité la vie des Églises dont j’ai été membre voire pasteur, cette impression s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui.

Le moins qu’on puisse dire à l’écoute de notre passage, c’est que Jean nous sature les oreilles avec le mot « amour ». Son insistance est telle qu’il est impossible d’échapper au risque que l’on court toujours quand il s’agit de parler d’amour. La façon surprenante dont Jean utilise aussi le verbe « demeurer » traduit une autre de ses idées fixes avec laquelle il faudra bien s’expliquer. Enfin, nous verrons comment Jean, pourtant si prompt à affirmer que les disciples sont dans le monde sans être du monde, affirme ici qu’en Jésus, Dieu opère le salut du monde.

L’Amour

  • La « charité »

Parmi les nombreux mots de la langue grecque qui distinguent entre elles les différentes modalités de l’amour, le Nouveau Testament utilise presque toujours le mot ἀγαπη qui désigne l’amour en tant qu’il est un élan de générosité. Cela étant, il s’agit un sentiment ou d’une émotion, bien plus qu’une vertu morale. On rencontre aussi des traductions, en général catholiques, où ce même mot est traduit par « charité ». Cela provient de la traduction latine officielle de la Bible, la Vulgate qui traduit le même mot par le latin caritas.

Dans une certaine mesure, la « charité » est une version atténuée de l’amour, une vertu morale bien plus qu’un sentiment. Chez les catholiques romains, on parle souvent d’œuvres de charité là où nous parlons de diaconat ou de diaconie et où l’administration parle d’œuvres sociales, d’assistance publique ou de solidarité. Ça confère aux œuvres sociales de l’Église un peu plus de chaleur humaine. Mais ça n’en place pas moins celles et ceux qui accomplissent ces œuvres dans une position de supériorité condescendante vis à vis de leurs bénéficiaires. Si bien que la charité implique souvent l’humiliation de son destinataire.

  • L’impasse de l’amour

Il y a encore pire, avec l’amour. Je ne compte pas les situations de conflit au sein de l’Église dont j’ai été le témoin ou le protagoniste. Il arrive toujours un moment de tension où quelqu’un, sans doute pour mettre un terme au conflit qui divise le groupe, conjure les membres du groupe de manifester un peu plus d’amour les uns pour les autres. Même si ça part d’une bonne intention, non seulement l’argument tombe à plat, mais il ne fait qu’accroître la tension dans le groupe. D’abord parce que ça augmente la charge émotionnelle de la discussion. Ensuite parce que l’argument est perçu comme une tentative de se hisser au dessus de la mêlée et a pour résultat de culpabiliser les autres membres du groupe. Rien de tel pour mener une controverse dans une impasse que d’y invoquer l’amour.

  • Comment en sortir ?

Le problème avec l’amour, sous quelque forme que ce soit, même quand il s’agit de la charité, c’est qu’il n’est ni exigible, ni imposable. On peut exiger et imposer le respect d’autrui, comme le font les 6 derniers commandements, mais on ne peut ni exiger, ni imposer l’amour. Le commandement « aimez-vous les uns les autres » lui-même, s’il est compris comme un ordre, nous place d’abord dans une position impossible : nous ne pouvons nous sentir que coupables d’impuissance ou pire, de désobéissance. Quand nous leur opposons l’amour, ce sont les autres que nous plaçons dans cette position. Et ils ne manqueront pas de nous retourner la politesse. L’amour ne dépend pas de notre bonne volonté. Quand on est impliqué dans une situation de conflit, la seule façon charitable de s’en sortir, c’est précisément d’en sortir, de battre en retraite. Non pas de prendre de la hauteur par rapport à la situation de conflit, mais de prendre humblement de la distance, de se retirer discrètement sur la pointe des pieds. Il y a même des situations où répondre à une simple demande d’explication risque de relancer la machine infernale.

Demeurer

  • Un problème de topologie ou de psychologie.

« Nous demeurons en lui, et lui en nous », ces propos ne peuvent que plonger le géomètre dans la plus profonde des perplexités. La topologie, qui est la branche des mathématiques qui s’intéresse à l’étude des lieux et aux propriétés qui les caractérisent, a certes réussi à produire des objets en deux ou trois dimensions dont les surfaces sont à la fois à l’extérieur et à l’intérieur. Mais ces objets ne peuvent qu’augmenter notre perplexité.

La psychologie, dans ses rapports avec le langage, nous sera peut-être d’un plus grand secours. D’un coté, on peut dire du langage que nous le possédons, qu’il est inscrit en nous, voire qu’il structure notre intériorité. Mais le fait même qu’il nous faille l’apprendre signale qu’il nous est extérieur et que nous en sommes tout autant les prisonniers. Dans la mesure où elles sont forcément supportées par le langage, les idées, les croyances et les convictions qui structurent consciemment ou inconsciemment notre personnalité nous sont à la fois intérieures et extérieures.

S’il y a une chose qui est à la fois personnelle à chacune et chacun d’entre nous, en même temps qu’elle nous précède, nous environne et nous limite, c’est la parole. Certaines paroles nous libèrent ou stimulent la vie en nous et d’autres nous oppressent ou nous paralysent.

  • L’intensité et la pérennité du lien

La répétition du verbe demeurer produit en nous le même effet que le refrain du poème de Guillaume Apollinaire, Sous le pont Mirabeau : « Vienne la nuit sonne l’heure / Les jours s’en vont je demeure ». Cela nous suggère l’établissement et le maintien d’un lien réciproque intense et durable. Comme si la Parole de Dieu souhaitait établir en nous sa demeure et nous offrait d’établir en elle la nôtre.

  • L’orientation

Enfin, si le lien qui nous unit à Dieu en Jésus est réciproque, il n’est pas pour autant symétrique : il est orienté de Dieu vers Jésus, de Jésus vers les disciples et les apôtres, des apôtres vers nous et de nous vers le monde. Ce dynamisme orienté de Dieu vers le monde est tout simplement celui de l’amour.

Au delà de l’ultime

Cela signifie aussi que, si Dieu peut se manifester de toutes sortes de façons qui peuvent aussi intéresser les philosophes et les théologiens, il y en a au moins une chose sur laquelle Jean nous invite à fonder notre confiance, c’est l’amour tel qu’il s’est manifesté et incarné en Jésus et tel que l’Esprit nous donne de le recevoir comme étant nôtre. La manifestation la plus fiable, la plus intense et la plus durable de notre relation avec Dieu. Comme le confirme Paul, tout le reste peut s’effondrer ou s’évanouir, l’amour demeure depuis toujours et pour toujours.

  • Le sacrifice ultime :

Pour caractériser l’intensité de cet amour, Jean se risque à affirmer que Dieu « a envoyé son Fils en victime d’expiation pour nos péchés. ». Les auditeurs modernes que nous sommes ne peuvent que frémir d’horreur devant l’expression d’une telle barbarie. Comment justifier ce qu’il y a d’inacceptable dans cette logique archaïque des rituels de sacrifice. Le plus sage serait de reconnaître que nous n’y comprenons plus rien.

Si nous n’y comprenons plus rien, c’est que, comme le précise Jean, ce sacrifice est le sacrifice ultime, tellement ultime que l’idée même de sacrifice devient obsolète, et finalement inacceptable. Face à la violence que provoquent les religions, on peut être tenté de les éradiquer. Même si, dans nos régions, la sécularisation progresse, le phénomène religieux ne semble pourtant pas près de disparaître de notre planète. Mais il y a au moins une chose que le christianisme a éradiqué dans la religion : c’est le sacrifice.

Le christianisme est une religion sans sacrifice et nous devrions être alertés quand nous entendons parler de sacrifice à propos de personnes qui engagent leur vie et prennent des risques au service de causes qui semblent justes. Le fait qu’elles y perdent la vie ne confère aucune plus-value aux causes qu’elles défendent, mais signale simplement qu’elles n’ont pas bénéficié de la protection qu’elles méritaient.

  • Le jugement ultime

La conclusion du passage que nous avons lu nous réserve une autre surprise. Si le sacrifice ultime est désormais derrière nous, le jugement ultime reste devant nous et Jean ne s’adresse à nous que pour nous y préparer : « nous avons pleine assurance pour le jour du jugement. »

Jean, plus que Paul ou que les autres évangélistes, jette le trouble dans nos conception du temps et de l’espace. Où et quand a lieu le jugement ? S’agissant du « où ? », tous s’accordent à en situer l’épicentre entre le gibet du Golgotha et le tombeau vide. C’est à propos de la réponse à la question « Quand ? » que les avis divergent de plus en plus au fur et à mesure que se prolonge la période d’intérim entre la fin des temps et leur renouvellement. Pour les premiers chrétiens, le jugement dernier est imminent. En fait, il a déjà commencé. Mais que faire, alors que cette situation intérimaire dure depuis 2000 ans ?

Personne n’attend d’un juge qu’il manifeste de l’amour à l’égard de ses justiciables. Même si « qui aime bien châtie bien », ce qu’on attend d’un juge c’est de l’impartialité, pas de l’amour. Jean nous invite ici à anticiper sur le verdict du jugement en pariant non pas sur l’équité du juge mais sur l’amour qu’il porte à ses justiciables. De nous situer au-delà de l’ultime.

  • Le sauveur du monde :

Et du coup, l’enjeu de la foi n’est plus de faire de nous les élus privilégiés qui pourront échapper à la rigueur du jugement, mais celles et ceux par qui le salut du monde, à la suite de Jésus, a déjà été engagé.

Cette perspective peut nous sembler abstraite et désincarnée. Elle n’est pourtant pas plus désincarnée que toutes ces réflexions à propos du « monde d’après » suscitées par la catastrophe sanitaire que nous traversons. Nous en subissons personnellement ou collectivement les conséquences dans tous les domaines dans lesquelles notre vie quotidienne est impliquée : l’économie, l’écologie, la politique. Le plus important pour nous n’est pas d’adhérer à l’une ou l’autre des idéologies qui s’opposent dans les débats ou dans les luttes qui agitent notre société, mais d’y laisser agir ce souvenir profond et vivace qui nous anime quand nous lisons « Dieu est amour » : nous avons été aimés et nous sommes aimés. Que cet amour, qui nous déplace au-delà de l’ultime, imprègne nos relations et nos engagements.