Actes 2 : 1 à 13
Galates 5 : 13 à 26

Quand je lis l’histoire de Pentecôte, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est que j’aimerais bien parler plusieurs langues sans avoir eu besoin de les apprendre. Je ne suis pas certain que l’absorption de vin doux soit d’une grande efficacité pour obtenir ce résultat.

Devons-nous aussi nous laisser impressionner par la façon dont l’Esprit se manifeste : ce bruit qui est comme le souffle d’un violent coup de vent, ou ces objets volants non identifiés qui se posent sur chacun des 120 disciples et qui sont comme des langues de feu. Je ferai une fois de plus remarquer qu’en comparaison de l’abus qu’en font les films à succès contemporains, la Bible est assez sobre en ce qui concerne les effets spéciaux. Si on en fait abstraction, l’histoire est assez simple. Le message de l’Évangile fait exploser l’entre soi du cénacle des disciples et se répand sur la foule cosmopolite des pèlerins venus célébrer à Jérusalem la fête de Chavouot. Le plus important, ça n’est pas l’emballage, aussi sobre soit-il, mais le message qu’il délivre. Pour l’entendre dans notre propre langue, il faudrait prolonger la lecture de notre passage jusqu’au moment où un discours de Pierre nous le révèlera explicitement. En résumé : Jésus, Christ, Seigneur, crucifié et ressuscité, sauveur. Et c’est ça le plus important.

Ce message inspire aussi notre passage de l’épitre de Paul à l’Église des Galates. Nos lectures de ce jour nous le proposent parce que, comme dans l’histoire de Pentecôte, il y est beaucoup question de l’Esprit. Comme dans toute l’épitre aux Galates, le ton de Paul est celui de la réprimande, de l’admonestation ou de la leçon de morale. La fin du livre des Actes ne nous cache pas que la leçon de morale de Paul n’a pas vraiment réussi à apaiser le conflit qui déchire l’Église des Galates. Cet échec vous surprendra peut-être moins quand vous apprendrez que les Galates sont un peuple d’Anatolie d’origine Celte, comme les Gaulois. Quant au conflit, il achoppe comme toujours sur l’obligation d’être juif ou de se convertir au judaïsme pour pouvoir devenir chrétien. L’enjeu, c’est l’universalité du christianisme. De ce point de vue, historiquement, la prédication de Paul est tout le contraire d’un échec.

Derrière les cotés « père la morale » de Paul, il y a une psychologie suffisamment fine pour qu’on s’y intéresse. Paul cherche ici à comprendre les rapports qu’entretiennent entre eux d’une part l’esprit comme dimension de la personne humaine et d’autre part l’Esprit en tant que Dieu en personne.

Guerre civile entre l’esprit et la chair

L’argumentation de Paul semble reposer sur l’opposition entre l’esprit et la chair, mais ce que Paul cherche, ça n’est pas leur divorce, mais leur réconciliation. Pour Paul, l’esprit et la chair, ou l’âme et le corps, forment ensemble une réalité unique. L’esprit et la chair, de même que l’âme et le corps, ne peuvent vivre indépendamment l’un de l’autre. Paul ne renierait certainement pas cette affirmation du Symbole des Apôtres : « Nous croyons en la résurrection de la chair », qui nous paraît pourtant si étrange, pour ne pas dire choquante. L’enjeu de l’argumentation de Paul, c’est précisément l’incarnation de l’Esprit, en tant qu’elle est la condition même de la vie.

  • Guerre extérieure

Dans l’épitre aux Galates, Paul exprime sa colère devant l’antagonisme qui oppose les membres de la communauté les uns contre les autres. Il se désole des risques d’autodestruction que cette guerre de tous et toutes contre toutes et tous fait courir à la communauté. Chaque parti et dans chaque parti, chaque membre, rejette sur le parti adverse et sur chacun de ses membres la responsabilité et les causes du conflit. Dans l’esprit des protagonistes, l’unité de la communauté et le salut de chacun des ses membres ne peuvent s’obtenir que par la disparition du parti adverse et l’exclusion de chacun de ses membres.

  • Conflit intérieur

La finesse de Paul consiste à attribuer les causes de cette guerre extérieure à une guerre intérieure qui met chacun et chacune des membres de la communauté en conflit avec lui-même. Cette guerre sépare en chaque individu ce qui a vocation à rester un : l’esprit et la chair. Paul ne cherche pas à faire porter sur chacun des membres de la communauté la culpabilité de la guerre qui la déchire. En révélant le conflit intérieur qui agite chaque membre de la communauté, il cherche au contraire à le libérer de la culpabilité personnelle qui en résulte et que chacun tente de reporter sur les autres.

  • L’échec de la volonté.

Paul semble évoquer les passions, les désirs et les envies comme s’il s’agissait de l’incarnation même du mal. Emporté par sa verve, il nous offre même un catalogue exhaustif des manifestations du mal qu’il oppose à celui, tout aussi exhaustif, des manifestations du bien. Chacun en prend pour son grade de telle sorte que personne n’échappe à la nécessité de faire retour sur lui-même.

Paul ne cherche pas à culpabiliser ses lecteurs, mais seulement à leur faire prendre conscience de l’impasse dans laquelle ils sont engagés. Nous nous engageons avec passion dans des causes qui nous tiennent à cœur, nous alignons nos désirs et nos envies sur les désirs et les envies des autres et nous aboutissons au résultat contraire : ce que nous voulons faire, nous ne le faisons pas. Et nous nous empressons de rejeter la responsabilité de cette déception sur les autres.

Un monde sans désir ni passion ?

  • Ataraxie

Faut-il pour autant nous purger de toute passion, de tout désir et de toute envie ? C’est ce que proposent deux écoles philosophiques en vogue à l’époque de Paul : l’épicurisme et le stoïcisme. La philosophie d’Épicure peut se résumer par cette inscription qui figure sur les étiquettes de toutes les boissons alcoolisées : « à consommer avec modération ». On pourrait illustrer le stoïcisme par cette mention péremptoire qui figure sur les paquets de tabac : « roken is dodelijk - fumer est mortel ». Les passions, les désirs et les envies consument plus ou moins lentement notre vie et le bonheur consiste à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour ralentir autant que faire ce peut les effets inéluctables de la mort sur nos existences.

  • Empathie

Le catalogue des bons comportements que Paul oppose à celui des mauvais comportements nous montre bien qu’il ne nous invite pas à pratiquer l’indifférence stoïcienne à l’égard d’autrui. Il considèrerait même la modération épicurienne comme de la tiédeur. En citant le commandement « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », Paul nous invite à pratiquer ce qu’on appellerait aujourd’hui l’empathie : cette capacité à se mettre à la place de l’autre et de partager émotionnellement ses joies et ses peines.

Dans notre monde pourtant si cruel, l’empathie est à la mode ; j’ai même lu qu’en Suède, on donnait des leçons d’empathie dans les écoles. La différence avec la compassion et la miséricorde, c’est que l’empathie s’intéresse au malheur et au bonheur d’autrui, alors que la compassion et la miséricorde ne s’intéressent qu’à son malheur. Mais, si nous voulons aider, encourager, consoler ou soutenir autrui, il est quand même préférable de ne pas nous laisser submerger par ses émotions.

  • Passions et désir sous contrôle

Si nous ne pouvons pas nous désintéresser d’autrui, comment ne pas être jaloux de son bonheur ou ne pas nous laisser nous-mêmes démonter par son malheur ? Reste à savoir s’il y a quelque part en nous quelque chose comme un poste de commandement, une volonté, capable de nous imposer la modération face à toutes les émotions et stimulations de notre environnement. Comment établir et maintenir le juste équilibre entre l’indifférence et la sensibilité aux émotions d’autrui ? Comment faire le tri entre les bonnes émotions et les mauvaises ? Sommes-nous libres garder le contrôle de nos passions, de nos désirs et de nos envies ?

Autonomie sous influence

Depuis le Siècle des Lumières, l’autonomie est devenue le maître-mot de la morale collective ou de l’éthique personnelle comme de la conduite de nos affaires politiques, économiques, sociales ou culturelles. Dans la foulée, les psychologies du XXème siècle se sont employées à renforcer le self-control et plus récemment l’empowerment. Cette problématique de la maîtrise de soi n’est pas si nouvelle et se trouve déjà, au moins en germe, chez Paul.

  • La liberté par la soumission ?

Le problème avec les sectes, chrétiennes ou non, c’est qu’elles ne vous accordent leur aide qu’en échange de votre soumission. Nous hésitons souvent à demander de l’aide par peur de perdre notre indépendance. Ça n’est bien évidemment pas ça que cherche Paul.

Vous avez sans doute entendu parler de Dietrich Bonhœffer, ce jeune et brillant théologien protestant assassiné par les nazis pour avoir participé à une tentative d’attentat contre Hitler. Dans ses lettres de prison publiées après sa mort sous le titre « Widerstand und Ergebung » (Résistance et Soumission), il évoque la situation de l’humanité contemporaine comme celle d’une humanité devenue adulte dans ses rapports avec Dieu. « Le monde a appris à venir à bout de toutes les questions importantes sans faire appel à “l’hypothèse Dieu”. […]  ; il apparaît que tout va sans Dieu aussi bien qu’auparavant. Tout comme dans le domaine scientifique, Dieu, dans le domaine humain, est repoussé toujours plus loin hors de la vie ; il perd du terrain. » Bonhœffer applique à l’humanité la logique de l’éducation dont le but est l’accession de l’individu à l’âge adulte. Aujourd’hui, on dirait : produire le self control par la pratique de l’empowerment !

Pourtant, celles et ceux d’entre nous qui ont élevé des enfants savent bien que cette tendance au « Moi tout seul ! » est plutôt caractéristique de la petite enfance et de l’adolescence. On ne devient vraiment adulte que quand on est capable de reconnaître sans honte qu’on a besoin d’aide et que, si nous nous adressons aux bonnes personnes, recevoir de l’aide ne nous fera pas pour autant perdre notre liberté. C’est à peu près ce que nous dit Paul : nous ne pouvons accéder à la maîtrise de nous-même qu’avec l’aide de l’Esprit. Et il en va de même pour nos communautés. Dans cette perspective, en la personne de l’Esprit, Dieu s’offre à nous bien plus comme un partenaire, un vis-à-vis et un ami bienveillant que comme un maître despotique.

  • Qui suis-je ? Qui est moi ? Qui sommes-nous ?

Alors que nos déclarations des droits affirment simplement que les hommes sont libres, Paul nous surprend en affirmant que nous sommes appelés à la liberté et que notre liberté dépend d’une instance extérieure qui nous adresse un appel : Dieu en la personne de l’Esprit.

Il y a bien quelque part en nous quelque chose comme un poste de commandement qui se constitue on ne sait trop comment. Les psychologues et les neurologues en sont encore à confronter leurs recherches à ce sujet. La vieille réponse chrétienne est que ce poste de commandement se constitue à partir du moment où nous recevons un nom et où Dieu nous appelle et nous reconnaît par notre nom.

Sans information en provenance de l’extérieur, ce poste de commandement ou cette cabine de pilotage resteraient aveugles et réduits à l’impuissance. Sans l’appel de Dieu à la liberté et sans son aide pour l’exercer, nous courrons au crash ou au naufrage, comme un avion ou un navire dont tous les instruments de navigation seraient tombés en panne.

 

  • En phase avec la volonté divine

Une lecture trop superficielle de Paul conduit à considérer la passion, le désir et l’envie comme des expressions du mal. Pour ce qui est de l’envie, il n’y a aucun doute : comprise comme la convoitise du bien d’autrui, elle est interdite par le dixième commandement. C’est aussi une incitation à produire nous-même notre propre bien. Mais s’agissant de la passion et du désir ? Quand Paul étale devant nous le catalogue des bons comportements, c’est bien entendu pour nous les rendre désirables et nous engager à les pratiquer sans réserve. La volonté n’a pas d’autre carburant que le désir et elle ne peut pas s’exercer sans un minimum de passion. En fait de morale, ce que Paul tente ci, c’est de rendre désirable la volonté de Dieu. Avec l’aide de l’Esprit, il nous invite à mettre nos volontés en phase avec la volonté de Dieu telle qu’elle s’est manifesté en Jésus, Christ, Seigneur, crucifié et ressuscité, sauveur.