En trente années de ministère pastoral, j’ai toujours soigneusement évité de prêcher sur la Trinité. Non pas que j’aie quoi que ce soit contre ce dogme majeur du christianisme, mais parce que j’ai très tôt constaté que, dès qu’on en parle, ou qu’on tente de l’expliquer, il se trouve toujours quelqu’un pour vous taxer d’hérésie. Tout le monde est sensé être en gros d’accord là-dessus, mais, dès qu’on entre dans les détails, il y a peu de sujets qui aient suscité autant de querelles dans l’Église. Je me souviens avoir renoncé à expliquer à un collègue libéral, qui s’en vantait, pourquoi il était irresponsable de baptiser « au nom de Jésus » en lieu et place de « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Il y a au moins une chose sur laquelle la plupart des confessions chrétiennes sont d’accord : le baptême, à condition qu’il soit administré « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Une fois n’est pas coutume, je vais parler de la Trinité en essayant de ne pas provoquer de schisme au sein de l’Église Wallonne de La Haye et en espérant surtout que nous pourrons en tirer quelque chose qui ressemble à une bonne nouvelle.

Je vais d’abord expliquer pourquoi le dogme de la Trinité, à défaut de la Trinité elle-même, est un objet bizarre. Puis nous examinerons le rôle que ce dogme a joué dans l’histoire du Christianisme. Enfin, au risque d’être accusé d’hérésie par les orthodoxes et d’irrationalité par les libéraux, je m’efforcerai de voir quelle aide la Trinité peut nous apporter dans la pratique et l’expression de notre foi.

Un objet bizarre

Celles et ceux d’entre nous qui sont un peu bricoleurs ont certainement dans leur boîte à outil ce produit magique de la marque WD40. Autrefois, en France, ce produit était commercialisé sous la marque « Trois en un », parce qu’il protège de la rouille, lubrifie et même dégrippe. Peut-être que le WD40 est au bricolage ce que la Trinité est à la théologie. Dans une boite à outils, la bombe de « trois en un » est un objet bizarre : sont usage rend souvent inutile le reste du contenu de la boite et, parfois, il rend au contraire les outils qu’elle contient beaucoup plus efficaces.

  • Le défi de dire Dieu

Le dogme de la Trinité est un objet bizarre parce qu’il est à la fois un défi et un piège pour la foi : dire Dieu, qui Il est et ce qu’Il est.

D’un coté, affirmer que Dieu existe, autrement dit qu’Il est, c’est déjà une atteinte à la majesté de Dieu puisque c’est à Lui que revient le privilège de dire « Je suis » de lui-même et de créer en disant « Cela est ».

D’un autre coté, je peux bien protester que la question de l’existence de Dieu n’a pas d’intérêt pour ma foi, mais quand je confesse la confiance que j’ai en Dieu, cela suppose quand même automatiquement que Dieu existe. Je ne peux pas opposer le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob au Dieu des philosophes et des savants, le Dieu de la foi au Dieu de la raison. Le Dieu en qui j’ai confiance serait une illusion, voire une hallucination, s’Il n’existait pas aussi en dehors de la relation qu’Il entretient avec moi. Pour que je croie en Dieu, il faut bien que Dieu soit. Sauf à sacrifier mon intelligence sur l’autel de la foi, sauf à sombrer dans le délire mystique, il faut bien que je réussisse à concilier ma foi et ma raison, le Dieu en qui je crois et le Dieu en quoi je crois.

  • L’échec de la rationalité

Parler d’ « une personne en trois personnes » jette quand même le trouble dans la raison. C’est encore pire quand au lieu d’employer le mot « personne », d’origine latine, on traduit directement du grec au français. Dans ce cas, il faudrait dire « une entité en trois entités », ce qui rend flagrante la façon dont le dogme de la Trinité transgresse les règles élémentaires de la logique. Et comme notre raison ne peut pas s’affranchir de la logique, on doit reconnaître que, d’un point de vue philosophique, le dogme de la Trinité est irrationnel.

Ce qui est irrationnel du point de vue de la tradition philosophique gréco-latine l’est aussi du point de vue des modes de penser orientaux. Pour les juifs comme pour les musulmans, Dieu ne peut-être que rigoureusement un : au « le Seigneur est Un, le Seigneur et notre Dieu » de la Thora répond comme en écho le « Dieu est Dieu, il n’y a pas d’autre dieu que Dieu » du Coran. Pour les musulmans comme pour les juifs, dans la Trinité, il n’y a pas trois personnes, mais quatre divinités.

  • Dire la foi sans rien oublier

Il est déjà hérétique de dire que les trois personnes de la Trinité ne sont que trois manifestations, ou trois avatars différents de Dieu. Pourtant, dans la Bible, Dieu est parfois nommé Père, parfois Fils, et parfois Esprit, mais très rarement les trois en même temps. C’est la nécessité de confesser la foi en Dieu qui les rassemble : la plupart des confessions de foi qui jalonnent l’histoire de l’Église depuis 20 siècles adoptent presque toutes un plan trinitaire.

Quand on cherche à établir la liste des croyances sur lesquelles s’appuie notre foi, le plan trinitaire est au moins un moyen pratique d’ordonner les choses et, surtout, de ne rien oublier. Il faut bien reconnaître que le plus souvent la dernière partie, consacrée à l’Esprit, fait un peu figure de fourre-tout. Quand nous voulons confesser notre foi de façon exhaustive, c’est le plan trinitaire qui s’impose à nous. Une nomenclature aussi efficace correspond certainement à la réalité divine de même que la nomenclature des espèces animales correspond en général à la réalité génétique.

La Trinité dans l’histoire : inclusion et exclusion

Si on s’intéresse au rôle que le dogme de la Trinité a joué dans l’histoire du Christianisme, on se trouve confronté à un autre paradoxe : ce dogme dont l’élaboration avait pour but de renforcer l’unité et l’universalité de l’Église à souvent été un facteur de division et d’exclusion.

  • Les origines

Les premières formulations explicites de la doctrine trinitaire trouvent leur aboutissement dans l’élaboration et la promulgation, à la demande de l’empereur Constantin, de ce que nous appelons le symbole de Nicée-Constantinople. Cette promulgation tardive (325-381) s’accompagne de la dénonciation d’un certains nombre d’hérésies. Ces anathèmes visent pour l’essentiel les communautés de l’est de l’empire qui n’acceptent pas l’irrationalité de ce Dieu trois en un et qui soupçonnent les chrétiens trinitaires de polythéisme.

Pour mémoire, une de ces hérésies joue un rôle important dans l’histoire de France : avant de se faire baptiser à Reims en 507 par l’évêque Rémy, Clovis, le roi des Francs, était probablement de confession Arienne, hérésie qu’avait rejetée les synodes de Nicée et de Constantinople.

Il est probable aussi qu’une des origines de l’Islam se trouve dans ces communautés chrétiennes rigoureusement monothéistes du Moyen-Orient. Enfin, en 1054, un des prétextes invoqués pour justifier le schisme entre l’Église d’Occident et l’Église d’Orient portera sur la nature des rapports entre le Saint-Esprit et les deux autres entités de la Trinité, plus précisément sur leur substance. Ce terme de substance est bien plus un héritage d’Aristote que de la Bible.

  • Les Réformes

Quelques siècles plus tard, lors de la crise des Réformes, la doctrine de la Trinité semble être un des rares articles de foi à propos duquel tous les protagonistes sont d’accord. La plupart des multiples confessions de foi produites au cours du XVIème siècle prennent soin d’affirmer en préalable leur attachement au dogme de la Trinité et des deux natures du Christ. Pour chaque confession, c’est une façon de revendiquer sa catholicité, c’est-à-dire son appartenance à l’Église Universelle.

Cet accord de principe n’empêche pas les différentes confessions de se jeter des anathèmes les unes contre les autres. Toutes les tentatives de conciliation et d’alliance entre les différentes composantes de l’Église d’Occident échouent en dépit de leur unanimité à propos de la Trinité.

Au cours du XIXème siècle, l’interprétation de la doctrine de la Trinité sera une des principales pomme de discorde entre les courants orthodoxes, piétistes et libéraux du protestantisme.

  • Le mouvement œcuménique

La première fois que j’ai entendu parler du mouvement œcuménique, c’est dans la bouche de mon grand-père pasteur, alors que j’étais adolescent. Natif d’un petit village de la Drôme des Montagnes, membre d’une communauté méthodiste, il voulu devenir missionnaire. Il quitta son village et appris l’anglais avant d’aller suivre des études de théologie en Grande-Bretagne. Après son mariage, il s’embarqua avec son épouse pour l’Afrique Occidentale Française. « Tu comprends, me disait-il, quand les populations du Bénin ou de la Côte d’Ivoire voyaient se succéder dans leurs villages les missionnaires Catholiques, Anglicans, Réformés, Luthériens et Méthodistes, ils ne comprenaient pas pourquoi nous étions en concurrence les uns avec les autres. » C’était aussi une des raisons pour lesquelles, en 1938, rentré en France, il s’était montré favorable à l’entrée des Églises Méthodistes dans la nouvelle Union des Eglises Réformées de France.

Le chemin sera long qui mènera de la Conférence internationale des Missions tenue à Édimbourg en 1910 à la création du Conseil Œcuménique des Églises en 1948. En 1961, les Orthodoxes imposeront la mention de la Trinité dans le premier article des statuts du COE : « Le Conseil œcuménique des Églises est une communauté fraternelle d’Églises qui confessent le Seigneur Jésus Christ comme Dieu et Sauveur selon les Écritures et s'efforcent de répondre ensemble à leur commune vocation pour la gloire du seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit ».

D’une part, cela exclut du mouvement œcuménique les églises chrétiennes où le dogme Trinitaire n’est pas un article de foi et d’autre part cela suscite encore aujourd’hui la méfiance des protestants libéraux à l’égard du COE.

La Trinité dans la pratique et l’expression de notre foi

Le plus sage, pour éviter de s’engager dans des querelles sans fin, est sans doute de garder une distance et un silence respectueux à l’égard du dogme de la Trinité. Mais il ne faudrait pas que cette réserve nous empêche de recevoir Dieu, soit comme Père, soit comme Fils, soit comme Saint-Esprit.

  • Sans trouble, la raison s’endort

On ne peut pas reprocher au Christianisme d’avoir introduit cet objet troublant dans la réflexion philosophique. Peut-être que sans ce défi lancé à notre intelligence, nous en serions encore à répéter les leçons de Platon, d’Aristote et d’Euclide sans chercher à étendre plus loin le champ de nos connaissances. Platon, Aristote et Euclide restent bien utiles pour résoudre les problèmes de notre vie quotidienne, mais, s’agissant par exemple de la structure de l’Univers ou de celle de la matière, les sciences n’auraient jamais progressé si elles n’avaient pas eu l’audace de développer des théories « contre-intuitives ». Ces théories sont « contre-intuitive » parce que du point de vue des habitudes de penser héritées de l’antiquité qui ont imprégné notre sens commun, elles sont irrationnelles.

  • Ne pas laisser le « quoi » occulter le « qui »

Le problème de Blaise Pascal, qui était autant un scientifique qu’un croyant, c’est que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob est inséparable du Dieu des savants et des philosophes. Mais le scientifique Pascal est beaucoup plus touchant quand il témoigne de son expérience mystique que quand, dans le fameux pari, il tente de nous convaincre que l’existence Dieu est l’option la plus rationnelle. L’important, c’est que les spéculations des philosophes et des savants ne fassent pas obstacle à l’action du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

Il n’est donc pas interdit aux croyants de spéculer sur ce que Dieu est, à deux conditions :

- Ne pas nous laisser effrayer par notre impuissance à venir à bout de la question. À cet égard, le philosophe Emmanuel Kant a dit des choses assez définitives et plutôt rassurantes à propos des limites de notre raison. Même si elle joue un rôle important dans l’histoire du Christianisme, la doctrine de la Trinité n’épuise pas la question.

- éviter d’élever le produit de ces spéculations au rang d’idoles de la pensée, par exemple en faisant de la doctrine de la Trinité un objet d’adoration ou de culte. En la matière, l’idolâtrie est autant un péché contre la foi qu’une sclérose de l’intelligence.

  • Qui Dieu est pour moi, pour nous et pour le monde

Le plus simple est sans doute de nous en tenir à ce que nous dit Paul : l’Esprit nous rend participants à la croix et à la résurrection du Fils dans laquelle le Père engage totalement et sans reste son amour pour notre humanité.

Si le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob est inséparable du Dieu des philosophes et des savants, il n’y a aucune raison de laisser les philosophes et les savants nous éloigner du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, c’est-à-dire du Dieu qui se fait proche de nous soit comme Père, soit comme Fils, soit comme Esprit.

Au regard de la complexité de nos relations humaines, avoir en Dieu un Père qui nous aime comme les frères et sœurs de son Fils n’est déjà pas si évident, être préservé par l’amour que le Fils nous a manifesté sur la croix de la tentation de nous comporter en frères et sœurs ennemis non plus. Et nous avons souvent bien besoin de l’aide du Saint-Esprit pour réaliser ce miracle.

L’important n’est pas d’adhérer à une forme ou à une autre de la doctrine de la Trinité, mais de croire avec la Trinité et de laisser agir en nous et autour de nous chacune de ses trois « personnes », avec la conviction intime que l’action de l’une d’entre elles ne contredit jamais l’action des deux autres et que c’est la même personne qui s’adresse personnellement à nous, nous accorde sa confiance, demande la nôtre en retour et nous invite à manifester autour de nous l’amour qu’elle nous porte.