Marc 14 : 12 à 31

 

Dans le calendrier liturgique que nous partageons avec l’Église catholique, ce dimanche est pompeusement appelé « dimanche du Saint Sacrement ». Il y a déjà là de quoi heurter notre sensibilité réformée.

Quand il s’agit de « saint sacrement », il n’est pas inutile de se référer à l’art. 7 de la Confession d’Augsbourg :

Article 7. -- De l'Église

Nous enseignons aussi qu'il n'y a qu'une Sainte Église chrétienne et qu'elle subsistera éternellement.  Elle est l'Assemblée de tous les croyants parmi lesquels l'Évangile est enseigné en pureté et où les Saints Sacrements sont administrés conformément à l'Évangile. Car pour qu'il y ait unité véritable de l'Église chrétienne, il suffit que tous soient d'accord dans l'enseignement de la doctrine correcte de l'Évangile et dans l'administration des sacrements en conformité avec la Parole divine.  Mais pour l'unité véritable de l'Église chrétienne il n'est pas indispensable qu'on observe partout les mêmes rites et cérémonies qui sont d'institution humaine. 

Philippe Melanchthon a rédigé cette confession dans un esprit de compromis. Sa tentative s’est soldée par un échec, même si sa définition de l’Église comme lieu où l'Évangile est enseigné en pureté et où les Saints Sacrements sont administrés conformément à l'Évangile est acceptée par tout le monde. C’est quand on entre dans les détails que les choses se compliquent et que les divisions s’enveniment.

Parmi les lectures proposées ce dimanche figure le récit que l’Évangile de Marc nous fait du dernier repas pris par Jésus avec ses disciples. Les paroles par lesquelles Jésus institue le sacrement de la Sainte-Cène en constituent le centre.

Nommer ce sacrement pose déjà problème, parce que si tout le monde est d’accord sur son importance, dès qu’il s’agit de le nommer, plus personne n’est d’accord. À partir du XVIème siècle, l’interprétation des paroles de Jésus a été au cœur des querelles souvent violentes qui opposent depuis catholiques, luthériens et réformées.

À défaut de mettre tout le monde d’accord, la lecture de l’Évangile de Marc nous permettra peut-être de nous faire une opinion. En approfondissant notre lecture, nous nous apercevrons que, sous son apparente simplicité, ce récit recèle des intentions symboliques qui restent agissantes, même si nous ne les percevons pas.

Les différents noms du « sacrement »

Il y a plusieurs manières de désigner ce sacrement.

  • La cène

D’un point de vue artistique et séculier, on parlera sans problème de Cène. Nous connaissons tous la représentation de la Cène réalisée par Cosimo Rosselli et Biagio d'Antonio dans la Chapelle Sixtine et surtout celle réalisée par Léonard de Vinci au couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie à Milan, qui intègre parfaitement la représentation de la Cène à la perspective du réfectoire des moines, créant ainsi l’illusion que les moines participent au dernier repas de Jésus. On parle de « cène » tout simplement parce qu’il s’agit d’un repas du soir pris en commun. « Sainte-Cène », cela signifie tout simplement saint diner, même si la Sainte-Cène a le plus souvent lieu pendant le culte du matin. Dans certaines églises, on préfèrera parler du « Repas du Seigneur ».

  • La communion

Parfois, on parlera de « communion », ce qui insiste sur le fait que ce repas est pris en commun et qu’il manifeste concrètement la solidarité qui unit la communauté autour du Christ. En principe, la communion est exclusivement réservée aux chrétiens « adultes » qui ont confessé ou professé publiquement leur foi lors de leur confirmation. La « première communion » devrait être une étape importante dans la vie du croyant. Mais aujourd’hui, si vous voulez provoquer des controverses sans fin dans un Conseil Presbytéral, mettez à l’ordre du jour la question de l’admission des enfants à la Sainte-Cène.

  • L’Eucharistie

Les catholiques romains emploient aussi le mot « eucharistie ». Eucharistie signifie « action de grâce ». Au sein de l’Église catholique romaine, la question de « l’hospitalité eucharistique », c’est-à-dire de la possibilité d’accueillir des chrétiens non catholiques à la communion reste très controversée. En principe, les protestants sont encore sous le coup d’une excommunication, mais le Concile Vatican II a admis qu’il pouvait y avoir des circonstances exceptionnelles à l’occasion desquelles des baptisés non catholiques pouvaient recevoir le sacrement. On peut suivre l’évolution de l’attitude de Rome à l’égard des protestants rien qu’en observant comment les conditions d’accès sont alternativement élargies puis restreintes.

La Pâque

  • La fête

Le récit que nous avons lu se déroule le vendredi soir de la semaine de Pâques. La fête de Pâque est la plus importante du calendrier juif puisqu’elle célèbre l’événement au cours duquel Dieu a fait sortir son peuple d’Égypte où il était réduit en esclavage. Ce qu’on célèbre à Pâque, c’est la naissance du peuple juif. L’équivalent du 14 juillet pour les français et de Koningsdag pour les néerlandais. Une fête joyeuse, donc.

La préparation de cette fête exige de prendre toutes sortes de précautions pour garantir la propreté du lieu où le repas sera célébré et la pureté des mets qui seront consommés.

  • Ambiance lourde en attente de solution

C’est la fête, mais les disciples ne semblent pas vraiment à la fête ! La tradition a fait de Judas le modèle du traître par excellence, mais le récit insiste très clairement sur le fait que tous les disciples présents trahiront Jésus d’une manière ou d’une autre. Dans cette ambiance alourdie par la culpabilité, Pierre qui ne manque jamais une occasion de se faire remarquer, se fait remettre à sa place par Jésus. Mais derrière lui, ce sont tous les disciples qui sont visés. À tel point qu’on peut se demander si ce sont les disciples qui abandonnent Jésus ou si c’est Jésus qui les abandonne pour affronter seul le drame de la passion et de la croix.

  • La place de la Cène dans le drame de Pâques

L’insistance sur la trahison des disciples confère à cet épisode une dimension incontestablement tragique. L’intention n’est pourtant pas de nous y enfermer, mais plutôt de mettre nos esprits en alerte. Jésus fait par deux fois allusion à sa résurrection, sans que les disciples soient en mesure de comprendre.

La première allusion est intégrée dans les paroles que Jésus prononce au moment de la bénédiction du pain et du vin : « jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu. » Cette allusion ne prend tout son sens qu’avec la deuxième allusion à la résurrection : « une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. »

Quand on célèbre la Cène, on célèbre en même temps le dernier repas de Jésus et les repas qu’il partagera avec ses disciples après la résurrection. On communie en même temps avec le crucifié et avec le ressuscité. La communion est une réalisation du Royaume, au moins par anticipation. Elle est une façon de « faire peuple » avec toutes celles et tous ceux qui l’ont célébrée depuis 2000 ans, qui la célèbrent en même temps que nous et qui la célèbreront jusqu’à la fin des temps… et après. Comme la fresque de Léonard de Vinci dans le réfectoire de Sainte-Marie de la Grâce en crée l’illusion, communier nous fait quitter notre position de spectateur extérieur au tableau pour nous faire rentrer dans le tableau.

Glissements de sens

  • Manger la Pâque

Pour qui n’est pas habitué au rituel de la Pâque juive, « manger la Pâque » est une expression surprenante. Pendant le repas de Pâque, on ne mange pas que du pain sans levain, on mange aussi un agneau ou un chevreau premier né dont aucun des os ne doit être rompu, conformément aux prescriptions de la Thora. Ici, « manger la Pâque » signifie manger l’agneau. Pour accompagner le pain et l’agneau, on boit du vin. Avant de manger et de boire, sur chacun des mets et sur la boisson, on prononce une bénédiction qui est aussi un rappel historique des circonstances qui sont à l’origine de la fête : le dernier repas pris dans l’urgence par les hébreux avant la sortie d’Égypte.

En mangeant la Pâque, Jésus et ses disciples manifestent et renouvellent leur appartenance au peuple juif et leur participation à son histoire. Le récit ne fait pas mention de la bénédiction sur l’agneau. Mais un auditeur averti comprendra qu’en bénissant le pain en disant « ceci est mon corps » et le vin en disant « ceci est mon sang. », Jésus superpose le rituel de l’agneau et celui du pain et du vin. Il s’offre lui-même, chair et sang, comme l’agneau pascal. Ainsi, par sa façon de célébrer le rituel ancien, Jésus institue un rituel nouveau et inaugure une nouvelle sortie d’Égypte, une nouvelle libération.

 

  • Les espèces

La façon dont Jésus se substitue à l’agneau au travers le pain et le vin a focalisé les conflits religieux qui ont déchiré l’église d’Occident du XVIème siècle jusqu’à aujourd’hui. Cette querelle à propos du pain et du vin, à propos de ce qu’on appelle les « espèces » va faire passer au second plan l’Évangile dont est porteuse l’intensité dramatique du récit. Je rappelle brièvement les trois interprétations qui s’opposent :

- la position catholique : à partir du moment ou les paroles « ceci et mon corps» et « ceci est mon sang » sont prononcées sur le pain et le vin, le pain devient vraiment ou réellement le corps du Christ. C’est qu’on appelle la « transsubstantiation », autrement dit : la transformation des substances. On voit bien que ce terme de « substance » fait bien plus référence à la philosophie d’Aristote qu’à la Bible.

- La position réformée : pour les réformés, qu’ils soient orthodoxes ou libéraux, le pain et le vin restent substantiellement du pain et du vin. Il ne représentent que symboliquement le corps et le sang du Christ. Réellement, ils restent du pain et du vin, symboliquement ils sont une nourriture et un boisson essentielle, et ces symboles nous signifient qu’en Jésus Christ crucifié et ressuscité, Dieu nous nourrit et nous abreuve.

- J’aime bien la position de compromis luthérienne qu’on désigne sous le nom de « consubstantiation » : les espèces sont en même temps du vrai pain et du vrai vin et le vrai corps et le vrai sang du Christ. Jusqu’à la découverte de la mécanique quantique, cette position pouvait sembler encore plus irrationnelle que les deux autres. Son audace tient sans doute au fait que Luther n’était pas un grand fanatique d’Aristote et qu’il n’était pas obnubilé par la rigueur métaphysique de ses affirmations. Pour la mécanique quantique, à l’échelle microscopique, les particules qui composent la matière peuvent se trouver simultanément dans deux états différents.

Mais si on cherche où se cache l’Évangile dans l’une ou l’autre de ses trois interprétations, on ne le trouvera pas, parce qu’à trop fixer son regard sur les choses, les substances, on devient aveugle aux évènements.

 

  • Le pain et le vin en lieu et place du corps et du sang

Ce qui se passe dans le récit du dernier repas, c’est précisément cette substitution du pain et du vin à l’agneau du sacrifice. Et cette substitution vient mettre un terme à la violence qui accompagne toute forme de sacrifice animal ou humain. Ce glissement de sens nous fait passer définitivement d’un sacrifice qui ôte la vie à un sacrifice qui donne la vie.

Quand nous célébrons la sainte-cène, l’eucharistie, la communion, le repas du seigneur, nous ne sommes bien entendu pas obligés de penser à tout ce qui vient d’être évoqué. Que nous y pensions ou non, toutes ces dimensions sont présentes et plus ou moins agissantes. Peu importe que nous comprenions comment et où Christ est présent, l’important c’est qu’il est présent, indépendamment de la philosophie ou de la métaphysique au moyen des quelles nous serions tentés d’expliquer sa présence ou sa proximité parmi nous.

L’important, c’est qu’à l’invitation du Christ nous nous incorporions au tableau et que nous nous laissions engager à la suite de Jésus dans cette histoire qui nous fait passer de la mort à la vie.