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De la voie ontologique à la voie anthropologique

L'ajournement sine die de la Parousie obligea la théologie chrétienne à s'engager sur la voie ontologique. Il s'agissait pour le christianisme de venir à bout du paradoxe que constituait la situation d'entre-deux-éons dans laquelle cette attente sans cesse déçue le plongeait. Ce paradoxe est ontologique parce que l'attente eschatologique chrétienne n'était pas seulement l'attente d'un salut personnel: le salut était collectif et il était attendu à l'issue d'une catastrophe cosmique. Le chrétien qui, aujourd'hui même, ne renonce pas à cette attente appartient à deux éons, c'est à dire deux espace-temps, étrangers l'un à l'autre, qui se superposent sans conciliation possible, l'un ancien voué à la chute, mais qui perdure, l'autre nouveau, inauguré par la Pâque du Christ, mais dont l'accomplissement reste en souffrance. Pour rendre compte de la durée du provisoire, il lui faut bien dire ce qu'il en est de ce monde présent à l'intersection de l'ancien et du nouveau, de la place de l'homme en son sein et du rapport que le Dieu Créateur, Juge et Sauveur entretient avec lui.

Sur cette voie ontologique, le Christianisme emprunta bien des tours et détours. Deux catastrophes géopolitiques, sinon cosmiques, l'y conduisirent parce qu'elles valaient chacune comme un tournant des temps sans pour autant que n'intervint la Parousie finale attendue. Avec la destruction du Temple et la chute de Jérusalem à la suite des deux guerres judéo-romaines de 70 et de 120, c'est une cosmologie dont la Montagne de Sion constituait l'axe symbolique qui se trouve réduite à néant. Cette catastrophe obligea le Christianisme naissant à repenser la durée d'un monde qui n'en continuait pas moins de persévérer dans sa chute. Quelques siècles plus tard, la chute de l'Empire d'Occident plaça de fait l'Église d'Occident, qui venait tout juste d'acquérir le statut de religion d'Empire, en position d'héritière et de gardienne des valeurs de l'ancien monde. À tout prendre, ces valeurs semblaient moins pires que le chaos au sein duquel l'Église allait rester pendant quelques siècles la seule structure d'ordre et de communication réellement oecuménique. Politiquement, l'histoire du Bas Moyen-Âge peut à partir de là s'interpréter comme celle de la reconquête par des pouvoirs séculiers d'un ordre civil préservé et restauré par l'ordre religieux tout au long du Haut Moyen-Âge. L'histoire des réformes peut se décrire quant à elle comme celle de la remise en cause, au nom de l'Évangile, du reste de réalité oecuménique que l'Église d'Occident avait jusque là réussit à préserver de la montée en puissance des particularismes nationaux.

Théologiquement, il y a forcément un lien entre cette position de gardienne de l'ordre du monde occupée par l'Église d'Occident tout au long du Moyen-Âge et la synthèse thomiste dont l'architecture accomplie se trouvera ébranlée par le nominalisme précisément au moment où les particularismes régionaux feront valoir leurs droits. Dès que confessé comme l'Être-en-acte par Thomas d'Aquin, de ce que l'être se trouve assimilé à la chose par le nominalisme, Dieu s'en trouve réduit à une opération purement causale. Cette assimilation nominaliste de l'Être à la Chose peut s'interpréter comme l'outil intellectuel de la reprise en main séculière du gouvernement des choses. On passe d'une ontothéologie authentique, où tout existant reçoit son être du Dieu Créateur par l'intermédiaire d'une hiérarchie de médiations, à une ontologie, où tout n'est plus qu'existences juxtaposées, radicalement autonomes, à chaque fois adéquates avec elles-mêmes; autant dire directement gouvernables et exploitables. Au regard de cette ontologie, la théologie n'aura plus d'autre pertinence que celle d'un savoir en supplément, tout juste bon à traiter des questions frontières, de l'ordre de la surnature[2]. L'avènement de la modernité va de pair avec l'exclusion de toute ingérence religieuse dans le gouvernement des hommes et l'administration des choses. L'absence du Maître a fini par s'imposer comme la pierre d'achoppement irréductiblement eschatologique d'une théologie trop unilatéralement créationnelle et d'une ontologie trop consistante et trop complète.

Si, à partir de là, la foi qui ne se joue plus de manière décisive avec la question de savoir comment on vient à bout du monde, n'est plus que foi-confiance, «fidéiste» [3] ce n'est pas le fait d'une bifurcation erronée de la théologie, mais d'un épuisement, au moins passager, de la voie ontologique sur laquelle elle s'était engagée tout au long du Moyen-Âge. Si on accorde à Luther la paternité de cette orientation fidéiste de la théologie, il faut largement tempérer ce jugement. L'orientation fidéiste intervient en réaction à cet épuisement dont Luther prend seulement acte. C'est au nom d'une réintroduction de la foi dans l'ordre ordinaire de choses qu'il s'attaque à la sainteté de l'ordre monastique, alors que le monastère est depuis longtemps passé du statut de pôle dynamique de la recivilisation de l'Occident à celui d'institution marginale. Plus que toute autre, la distinction du siècle et de la règle concourt à la marginalisation de la foi. Même si elle emprunte une voie fidéiste, aujourd'hui considérée comme marginalisante, c'est une rechristianisation du siècle que vise la démarche luthérienne (Et après elle, toutes les Réformes, y compris la Catholique Romaine). L'extraordinaire entreprise catéchétique dont Luther est l'initiateur n'a de sens que dans cette perspective. Il s'agit bel et bien de réancrer la foi dans la dynamique nouvelle, humaniste parce qu'elle donne le primat à l'anthropologique sur l'ontologique, par laquelle l'homme occidental entend désormais venir à bout du monde.

Dans la perspective thomiste, l'expérience religieuse n'est pas vraiment isolable comme concept. Tout, certes à des degrés de médiation et de hiérarchie divers, est expérience religieuse. L'expérience religieuse se confond avec l'analogia entis. Dans la perspective luthérienne, l'expérience religieuse n'est pas non plus isolable comme concept. Ce serait à nouveau l'enfermer dans la règle et l'isoler du siècle. Ce n'est pas la médiation de l'œuvre qui est mise en cause par Luther, mais la hiérarchie des médiations. Au travers la notion de Beruf, même le coup de balai de la ménagère peut devenir expérience de foi. La piété comprise comme expression de la foi désinvestit l'ordre religieux au profit de l'ordre moral. A contrario, le concept d'expérience religieuse viendra rétablir, sans réintroduire cependant de hiérarchie a priori, une distinction particulière dans l'expérience du monde analogue à la séparation du siècle et de la règle. C'est par ce concept d'expérience religieuse spécifique que la séparation médiévale du siècle et de la règle fera valoir à nouveau ses droits par le biais de la séparation des églises et de l'état. Il émerge à l'occasion du basculement de la théologie chrétienne occidentale d'une voie ontologique médiévale épuisée à une voie anthropologique qui semble offrir des promesses de reconquête civile du monde. La résistance opposée par Luther à l'humanisme érasmien témoigne de ce que cette voie anthropologique s'est imposée au christianisme de l'extérieur. Parce que l'homme humaniste se pose alors comme le point origine de la perspective cosmique, le thème de la foi-confiance s'impose comme le motif anthropologique majeur de la reconquête du monde à partir de ce point origine.

On peut faire remonter les origines de ce basculement à la remise en cause nominaliste de l'ontothéologie thomiste. On doit faire alors crédit à Luther d'avoir réagit à ses effets sécularisants. On peut aussi placer le «Je pense, donc je suis.» cartésien à la charnière de ce basculement. À partir de cet accomplissement de la perspective humaniste, l'ego, assuré de la certitude de son être et de sa pensée, prétendra s'imposer comme le juge premier des expériences intérieures et extérieures qui régissent le rapport qu'il entretient avec le monde. Les théologies modernes tenteront de convaincre cet ego qu'il est des médiations anthropologiques par lesquelles ce Dieu qui a déserté le monde peut encore s'éprouver.