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Valeur du concept d'expérience religieuse pour un christianisme a-religieux

Qu'est-ce qu'un christianisme a-religieux? C'est d'abord l'expression d'une attente religieuse déçue: celle d'une parousie comprise comme la présence pleine du Maître. Une fois son innocence et son évidence perdues, l'expérience religieuse ne donnera plus jamais aucune assurance exploitable quant à la présence du divin; alors, à quoi bon? La proclamation de la mort de Dieu ne fait que reporter sur la divinité elle-même l'incapacité manifeste de l'humanité à en apprivoiser l'insolente étrangeté au moyen de l'expérience religieuse. Elle accomplit un «C'est pas moi, c'est l'Autre!» vieux comme le déni de responsabilité d'Adam et Êve. Au-delà de ce dépit et de cette lâcheté, un christianisme a-religieux traduit ensuite la vocation du christianisme comme religion à assumer la durée de cette absence provisoire de Dieu, à en accompagner l'expérience partout où elle se manifeste. Cette vocation confère au christianisme une spécificité religieuse particulière qui se cristallise autour de la figure du Maître deux fois absent et qui se fait attendre.

La conceptualisation de l'expérience religieuse contribue à la sécularisation (à la mondanisation) de l'ordre religieux: elle ramène la religion à l'ordre de l'expérience et en fait une des dimensions ordinaires du rapport que l'homme entretient avec son monde. Cela a deux conséquences: d'une part, l'ordre religieux et les expériences qui le constituent ont droit à leur autonomie propre au même titre que n'importe quel autre ordre (économie, famille, politique, communication, etc...); d'autre part, la religion, y compris chrétienne, n'occupe pas de position sainte par rapport à l'ordinaire séculier, elle n'est pas séparée des autres ordres, mais participe pleinement du jeu complexe dans lequel sont engagées les autonomies des différents ordres; le Maître y est aussi absent qu'ailleurs; la foi y témoigne autant qu'ailleurs du passage (et non de la présence) de sa Justice.

L'expérience religieuse ne peut se poser comme une expérience privilégiée de la foi. Elle est, au même titre que toute expérience de la relation que l'homme entretient avec son monde, soumise à l'alternative foi/non-foi. Elle est un des ordres où la foi autant que la non-foi peuvent se vivre. Cette subordination signifie en retour que l'ordre religieux est totalement offert à l'usage de la foi. Pour le christianisme, il s'agit d'ordonner l'expérience religieuse à la foi en Christ deux fois absent, toujours déjà passé et toujours en avant de nous: crucifié et ressuscité.

Conceptualiser, c'est chercher à maîtriser. La prise en considération de l'autonomie séculière de l'ordre religieux qui s'opère sous le concept d'expérience religieuse en autorise un usage utilitaire et pragmatique. Un christianisme a-religieux est un christianisme qui ne se contente pas de subordonner la foi aux lois de l'expérience religieuse que l'exploration scientifique du champ délimité par le concept ne manquera pas de mettre en évidence. En retour, un christianisme a-religieux met ces lois au service des œuvres de la foi. Reste à savoir en vue de quoi le Christianisme est autorisé à user des lois internes qui, en l'absence du Maître, structurent l'expérience religieuse. La religion ne sert pas forcément à mobiliser les forces productives ou les énergies guerrières, ni à maintenir l'ordre public, ni à défendre les libertés fondamentales, mais elle interfère avec la production des biens, la défense de la paix, le respect de l'ordre public et la sauvegarde des libertés fondamentales, pour le meilleur et pour le pire. Étudier l'expérience religieuse, c'est aussi se donner les moyens d'un contrôle et d'une régulation du religieux, notamment dans ces rapports avec les autres ordres séculiers.

Faire valoir l'autonomie de l'ordre religieux comme ordre séculier, c'est aussi reconnaître l'existence de plein droit des autres religions comme relevant du même ordre et à égalité de rang devant ses lois internes. Il n'y a pas d'autre moyen de juger de leur validité que la raison, et pas d'autres critères de jugement et de hiérarchisation que des critères légaux. Dans cette optique, la diversité religieuse doit être reçue comme un fait relevant de l'opus alienum Dei. Cette référence à l'altérité n'a rien de péjoratif. Elle signifie au contraire que l'altérité de l'Autre se donne aussi dans la diversité religieuse, mais précisément comme altérité et non comme identité, comme différence et non comme ressemblance, comme passage et non comme présence. Le dialogue interreligieux a pour objectif non pas d'unir les hommes sous une même foi, mais de permettre une meilleure gestion de l'expérience religieuse, en vue d'empêcher que ses manifestations ne contribuent à la prolifération du mal.

Si l'expérience religieuse est caractérisée par un sentiment de dépendance absolue, alors elle dépasse le cadre des religions au sens strict. Ce sentiment de dépendance absolue mis en évidence par Schleiermacher est le vecteur par lequel l'ordre religieux interfère sur les autres ordres. Ainsi, par exemple, la recherche fondamentale est toujours dans une relation de dépendance absolue à l'égard de son objet. La vocation de la théologie chrétienne est de faire valoir ce sentiment de dépendance absolue par une pédagogie de l'absence. Seul le strict respect de l'absence du régulateur ultime peut maintenir dans des limites raisonnables le rapport conflictuel que les différents ordres séculiers entretiennent entre eux. Par l'ouverture qu'elle leur impose, seule l'absence du Maître peut garantir leur autonomie finie.