Marc 1 : 1 à 11

Comme le livre de la Genèse et comme l’Évangile de Jean, l’Évangile de Marc commence par le mot « commencement ». Comme dans les deux autres livres, la Parole y intervient. Mais elle y intervient d’une façon apparemment bien différente. Et nous y apprenons ce que la voix qui la porte nous dit du baptême de Jésus et du nôtre.

L’écho d’une voix lointaine

Notre lecture commence par une Parole venue de Dieu et autrefois relayée par le prophète Ésaïe. Reçue du prophète Ésaïe cette parole est désormais relayée par un individu sorti de nulle part nommé Jean.

Sans doute ce Jean est-il une sorte d’ermite puisque l’évangile nous dit qu’il paraît dans le désert, c’est-à-dire un lieu où personne n’habite ; un solitaire qui s’est procuré son vêtement auprès des bédouins qui sont les seuls à fréquenter le lieu et qui se nourrit de ce que la nature peut lui procurer sur place. Les détails de cette extrême sobriété de moyen attirent notre attention, mais ils devraient au contraire la concentrer sur ce que dit la voix dont Jean se fait le relais.

Cette voix crie là où, en principe, il n’y a personne pour l’entendre. Elle y attire des foules sans doute lasses des troubles, des distractions et des séductions de la vie citadine. La sobriété, la solitude et l’humilité de l’individu ont sans doute contribué à sa réputation ; le fait qu’il pratique un baptême dans les eaux sauvages du Jourdain et non dans le bain rituel d’une synagogue aussi. Portée pas sa voix et soutenue par cette pratique inhabituelle, la parole, qui s’époumonait en vain depuis des siècles, a enfin fini par atteindre des oreilles pour l’entendre, l’écouter et la suivre. Jointe aux inquiétudes du temps, la popularité de Jean s’est suffisamment répandue pour que les populations de la Judée viennent en foule se faire baptiser par lui.

Comme si tout ce qui précède n’en était que la préparation, ou la genèse, tout ne commence vraiment que maintenant, au moment où Jésus se présente sur les bords du Jourdain pour se faire lui aussi baptiser.

La solidarité de Jésus avec nous

En fait de voix, la conclusion de notre épisode nous réserve une surprise. Jusqu`à présent relayée d’Ésaïe à Jean-Baptiste et, par la rumeur publique, de Jean-Baptiste à Jésus, la voix s’adresse enfin directement du ciel à Jésus : « Tu es mon Fils bien-aimé, il m’a plu de te choisir. ». Elle confirme que le fils de Dieu annoncé par les premiers mots de l’évangile, c’est bien ce Jésus là.

Jésus voit les cieux se déchirer et l’Esprit, comme une colombe, descendre sur lui. Mais est-il le seul à être témoin de l’événement ? Si c’était le cas, comment l’évangéliste pourrait-il nous raconter l’événement ? Et la voix, qui l’entend ?

Nul doute que la voix s’adresse d’abord à Jésus en personne et qu’elle le concerne en premier lieu. Jésus la reçoit au sortir d’un baptême qu’il a reçu après et au milieu de tant d’autres. Il le reçoit aussi et surtout en solidarité avec tout ce dont les foules repentantes demandent à être délivrées par le baptême. C’est pour cela que la reconnaissance de Jésus par Dieu intervient après son baptême. Les protestations d’humilité de Jean Baptiste à l’égard de Jésus le confirment. Pourquoi, si Jésus est bien celui dont Jean annonce la venue, aurait-il autrement besoin de se soumettre à son baptême ?

L’important ici, c’est que la solidarité de Jésus avec la condition humaine de ses contemporains soit clairement affirmée par sa participation au baptême de Jean. C’est cette solidarité que la voix vient confirmer. Jésus : premier né d’entre les baptisés.

Si la voix s’adresse directement à Jésus, elle s’adresse aussi à nous. D’abord en nous désignant Jésus comme Fils de Dieu. Mais aussi, en raison de la solidarité affirmée par Jésus et confirmée par la voix, en nous reconnaissant nous-mêmes, à la suite de Jésus, comme enfants de Dieu.

Préparer de nouveaux commencements

Protestants réformés, nous sommes habitués à ne voir dans le baptême qu’un symbole. Mais ici, le « symbole » révèle toute son importance.

La première image symbolique à laquelle fait référence le baptême de Jean est celle de la toilette. Au delà des considérations hygiéniques qui renvoient à la purification, ces ablutions font encore aujourd’hui partie des rituels autant juif que musulman et ont pour but de préparer les chemins de la Parole de Dieu chez celles et ceux qui les accomplissent.

Selon la voix relayée par Jean, il s’agit aussi, avec son baptême, de préparer les « chemins du Seigneur », plus précisément de les rectifier.

L’évangile de Marc nous en dit un peu plus sur le baptême en tant que moyen offert pour préparer les chemins du Seigneur. Le baptême intervient à l’issue d’un protocole en trois étapes :
- conversion : faire retour sur soi-même et prendre lucidement conscience des erreurs et des fautes dont est entachée son existence,
- confession des péchés : expliciter ou verbaliser cette prise de conscience devant Dieu,
- pardon des péchés : recevoir et accueillir le pardon accordé et prononcé.

Il est absolument nécessaire, pour que de nouveaux commencements soient possibles, que Dieu entende, écoute et reçoive cette confession, passe outre et nous fasse passer outre les impasses auxquelles ces erreurs et ces fautes nous condamnaient. En d’autres termes : que Dieu nous fasse sortir de l’abîme ou du tohu-bohu dans lequel nous étions plongés.

Ce qu’accomplit le baptême

Les rassemblements populaires sont toujours les symptômes d’une situation de crise. Les rassemblements que suscite Jésus au cours de son ministère ne cesseront d’inquiéter les autorités de son temps qui redoutaient qu’il ne suscite des émeutes ou des insurrections. Notre époque est aussi agitée par de nombreux rassemblements de foule, dont il n’est pas toujours facile de déterminer si c’est ou non pour la bonne cause. Et les commentateurs se bousculent dans nos média pour discerner de quels « commencements » ils sont les annonciateurs. Inutile de commenter le dernier en date qui, dans la capitale des Etats-Unis d’Amérique, a tourné à l’émeute.

Qu’avons-nous de commun avec ces foules ? Sans doute le sentiment conscient ou inconscient de ce que nos erreurs et nos fautes personnelles ou collectives nous confrontent à des conséquences que nous ne pouvons plus maîtriser. Avec la facilité, tragique parce qu’elle nous précipite encore plus dans des impasses, de reporter ces erreurs et ces fautes sur les autres. Tout le contraire de ce que Jésus accomplit le jour de son baptême.

Le baptême est un symbole : il résume dans un geste simple ce qu’accomplit la démarche de retour sur soi, de confession et de pardon qui l’accompagne. Mais ce qui assure l’efficacité de la démarche, c’est que Jésus l’ait accomplie et l’accomplisse en solidarité avec nous en nous rendant du même coup solidaires les uns des autres. Il ouvre ainsi une brèche dans les impasses au sein desquelles nous nous étions nous-mêmes laissés enfermer.

Pour chacune et chacun d’entre nous, notre baptême est un lointain souvenir dont nous avons été le plus souvent été les témoins encore inconscients.

Mais l’Esprit-Saint peut y accomplir ce qu’annoncent les premiers mots de l’évangile de Marc : pour nous, personnellement et collectivement, le commencement de l’Évangile de Jésus Christ Fils de Dieu, c’est aujourd’hui.