Lévitique 13 : 1 & 2 , 45 & 46

Marc 1 : 40 à 45

Depuis que je suis arrivé aux Pays-Bas, j’ai remarqué que quand j’annonce que je vais prêcher dimanche prochain, on ne me demande pas à propos de quel texte biblique, mais sur quel thème. Le problème, avec le passage des Écritures qui nous est proposé ce matin, c’est qu’en seulement cinq versets, le passage qui nous est proposé évoque au moins trois thèmes différents.

Une fois de plus, nous n’échapperons pas au thème de la maladie et de la guérison. L’autre point sur lequel Marc revient dans ce passage, c’est la contradiction entre le goût apparent de Jésus pour l’incognito et la solitude, le besoin qu’il a de s’adresser aux foules et l’attirance qu’il semble exercer sur elles. Mais, la nouveauté de notre passage, c’est que dans son dialogue avec le lépreux, Jésus introduit un mot nouveau et très important : le mot « témoignage ».

Encore une guérison

Ce qui est remarquable dans les premiers chapitres de l’évangile de Marc, c’est qu’avec Jésus, l’avènement du Règne de Dieu, même s’il soulève les foules, ne se traduit pas par des troubles politiques ou sociaux, mais par des guérisons. Dans le passage de l’évangile de Marc que nous avons lu dimanche dernier, Jésus guérissait de nombreux malades. Mais ici, Marc nous parle d’une guérison particulière et nous précise de quelle maladie il s’agit : la lèpre. Connue depuis les temps les plus anciens, cette maladie est une des plus terribles et des plus redoutées.

  • Un protocole de diagnostic et de guérison :

La brièveté de l’extrait du livre du Lévitique que nous avons lu ne doit pas nous induire en erreur. En fait, le livre du Lévitique consacre deux longs chapitres à la lèpre. Il accumule les détails et les précisions en matière de diagnostic et de soin. Il prescrit des procédures d’examen et des protocoles thérapeutiques dont la mise en application demande beaucoup de temps.

Nous pouvons bien sûr douter de leur efficacité scientifique. Mais, sans nier que la biologie et la médecine ont fait des progrès considérables depuis la fin du dix-neuvième siècle, nous pouvons quand même remarquer que le diagnostic est déjà fondé sur une observation minutieuse du patient. Ce que le court passage que nous avons lu retient comme le plus important, c’est la notion d’impureté, sans préciser si l’impureté est la cause ou l’effet de la maladie. Sans doute les deux, puisque dans ces deux longs chapitre du Lévitique, il s’agit de purifier le malade et d’empêcher l’impureté dont il est porteur de se propager.

  • Visibilité, isolement et exclusion

La biologie et la médecine moderne on accomplis de grands progrès depuis l’époque de Jésus, mais au regard de ce qui se passe aujourd’hui avec l’épidémie de Covid, les moyens d’empêcher la maladie de se propager n’ont pas beaucoup changé, sans doute parce que ce sont des règles de simple bon sens :

Distanciation sociale (afstand houden) : quand la personne qui a été diagnostiquée lépreuse se trouve dans l’espace public, elle doit se signaler en criant « impur, impur », afin que les autres s’écartent de son passage.

Quarantaine : pendant la période du diagnostic et du soin, la personne soupçonnée d’être atteinte de la lèpre doit subir deux périodes d’isolement de 7 jours.

Test : la personne qui a subit le traitement administré par le prêtre doit se faire tester par celui-ci. Si le test est négatif, le prêtre établit un certificat de guérison.

  • Jésus ne respecte pas le protocole : immédiateté de la guérison.

Au regard de la lenteur et de la longueur des procédures prescrites pas le Lévitique, la première remarque qui vient à l’esprit, c’est qu’ici, Jésus ne respecte pas le protocole. Jésus n’est pas prêtre, mais il se laisse approcher par le lépreux.

La guérison suit immédiatement la demande : « Si tu le veux, tu peux me purifier. » Pris de pitié, Jésus étendit la main et le toucha. Il lui dit : « Je le veux, sois purifié. » A l’instant, la lèpre le quitta et il fut purifié.

Jésus ne se contente pas d’avoir pitié : il agit. Il n’est pas possible de déterminer si c’est la parole de Jésus ou son geste qui provoquent la guérison. Sans doute est-ce l’association du geste et de la parole.

Miracle discret

  • Pourquoi Jésus exige-t-il la discrétion ?

La deuxième surprise que nous réserve Marc porte sur la discrétion avec laquelle il tente d’opérer la guérison du lépreux. Jésus a pitié de l’homme qui s’adresse à lui, il le guérit en un clin d’œil, mais, en même temps, il ne cache pas son irritation ou son exaspération contre lui. Il lui ordonne simplement d’aller faire constater sa guérison sans faire de publicité sur ce qui s’est passé.

L’immédiateté de la guérison opérée par Jésus nous oblige à reconnaître qu’il s’agit bien d’un miracle. Un « miracle », comme son nom l’indique, c’est quelque chose d’admirable, quelque chose qui suscite l’admiration en raison de son caractère exceptionnel.

Mais Jésus semble accomplir le miracle « à la sauvette », en passant, comme pour se débarrasser le plus vite possible de quelqu’un qui le dérange et l’empêche de poursuivre tranquillement sa route..

En interdisant toute publicité sur la guérison qu’il a accomplie, Jésus semble presque nier qu’il s’agisse d’un miracle. Jésus semble nier qu’il y ait là quelque chose d’admirable ou quelque chose d’exceptionnel. Comme s’il n’y avait à ses yeux rien de plus normal que la réalisation des promesses du Règne de Dieu. Ce qui est normal, pour Jésus, c’est que les aveugles voient, que les sourds entendent, que les boiteux marchent … et que les lépreux soient purifiés.

  • Pourquoi ça ne marche pas ?

Chez Marc, comme chez Matthieu et Luc, Jésus apparaît toujours comme écartelé entre son besoin de solitude, sa volonté diffuser la bonne nouvelle de la proximité du Règne de Dieu et l’attirance qu’exercent sur les foules les guérisons et les libérations que la mise en œuvre de son évangile accomplit.

Si vous interdisez quelque chose à un enfant, vous pouvez être à peu près certain qu’il sera tenté de la faire. Mais on aurait tort de supposer que c’est pour les inciter à faire le contraire que Jésus interdit à celles et ceux qu’il guérit ou libère de faire du tapage à propos de ce qui leur arrive. Il nous faut croire en sa sincérité quand il exige la discrétion.

Le problème, quand les aveugles voient, quand les boiteux marchent, quand les sourds entendent et quand les lépreux sont purifiés, c’est que ça ne passe pas inaperçu. Les bénéficiaires de ces miracles sont bien obligés de donner des explications et ne peuvent pas s’empêcher de partager leur joie.

  • Jésus dépassé par sa réputation.

Les évangiles nous laissent souvent l’impression que Jésus est débordé par sa réputation, qu’il cherche à s’en protéger et qu’il ne finit par l’assumer que sur la croix.

Au moment où il rencontre le lépreux, Jésus a déjà recruté quatre disciples. On peut supposer que son intention est de partager avec eux la charge que le message de l’avènement du Règne de Dieu fait peser sur ses épaules.

Mais ce qui va progressivement se révéler, c’est que Jésus n’est pas seulement porteur d’un message. Sa personne elle-même est le message. Il n’est pas seulement « porte-parole », mais il est la Parole, en quelque sorte « incarnée », comme le comprendra si bien l’évangile de Jean. Et cela, nul ne peut l’être à sa place.

Témoigner ? (getuigen of overtuigen)

Quand Jésus dit au lépreux qu’il a guéri de se présenter au prêtre afin que « ceux-ci » aient un « témoignage », on peut comprendre cela de façon très terre à terre : « Va te montrer l’expert : lui et ses collègues seront convaincus de ta guérison ». D’un autre coté, nous savons que le mot grec qui signifie « témoignage » a été conservé dans nos langues sous la forme du mot « martyr » (ou martelaar en néerlandais). Dans nos Églises, sans aller jusqu’à l’invitation au martyre, le mot témoignage est chargé de significations très lourdes. Il s’agit de la quasi obligation faite au chrétien de donner à sa foi un maximum de publicité, quitte à subir des persécutions.

  • Comment ça s’est passé historiquement

Si nous cherchons à retrouver un écho des faits et gestes de Jésus chez les auteurs romains ou grecs contemporains de Jésus, nous serons déçus. Il semblerait bien que, sur le moment, les faits et gestes de Jésus soient passés inaperçu, la croix et la résurrection y compris. Ce n’est qu’à la fin du premier siècle, au moment où paraissent aussi les manuscrits des évangiles, que l’historien juif Flavius Joseph fait mention des troubles provoqués par la secte d’un certain Jésus.

On aurait pourtant tort de mettre en doute l’existence historique de Jésus. En fait, nous avons affaire à deux histoires concurrentes : d’un coté l’histoire officielle qui nous raconte les faits et gestes des puissants et de l’autre l’histoire souterraine des petits et des faibles. Pendant près d’un siècle, l’histoire de Jésus est passée sous les radars de l’histoire officielle. Il faudra attendre encore deux siècles pour que l’histoire de Jésus, et avec elle le christianisme, sortent des catacombes et accèdent à la notoriété. Comme si, d’un point de vue historique, les consignes de discrétion données par Jésus avaient été suivies. Comme si la discrétion était la condition pour garantir un « témoignage durable ». Comme si le but était d’assurer non pas une inscription superficielle dans l’histoire des puissants, mais un enracinement profond dans l’histoire des peuples.

  • La fascination et le complexe devant le modèle « évangélique ».

On reproche souvent à nos Églises réformées européennes leur discrétion dans le « témoignage ». Même si nous ne pouvons nous empêcher d’avoir quelque répugnance pour leurs méthodes tapageuses, agressives et grossières d’évangélisation, dès qu’il s’agit chez nous de « témoignage », le modèle qui s’impose à nous, c’est celui des Églises « évangéliques ». Si le « témoignage » consiste à arracher la conviction de nos contemporains, ne nous faut-il pas nous aussi mobiliser toutes les subterfuges de la publicité, des relations publiques et de la propagande. Cette façon de faire n’est peut-être pas dans nos gènes, mais c’est elle qu’il nous faudrait imiter.

Il y a en néerlandais une parenté entre getuigen (témoigner) et overtuigen (convaincre) qui nous signale que, quand on veut convaincre, on en fait un peu ou beaucoup trop. Dans le langage ordinaire, « témoigner », cela signifie raconter le plus honnêtement et le plus fidèlement possible ce que l’on a vu, ce que l’on a entendu ou ce que l’on a vécu. Quand on cherche à « convaincre », on cherche à « vaincre », à remporter une victoire sur les doutes de l’adversaire, ce qui suppose un minimum de d’exagération, de pugnacité et d’agressivité.

  • Simplement témoigner

Le problème, avec le modèle « évangélique » du témoignage, c’est qu’il nous fascine par ses excès et qu’il nous paralyse. Si nous étions vraiment de bons chrétiens, c’est comme ça qu’il nous faudrait agir. Mais comme ces procédés nous répugnent profondément, c’est que nous ne sommes pas de bons chrétiens. Cela nous conduit à une forme de mépris de ce que nous sommes et nous interdit la voie du témoignage ordinaire.

Il y a pourtant quelque chose qui m’a toujours frappé, depuis que je suis pasteur. Nous n’avons aucune difficulté pour recommander à nos proches et à nos amis tel film que nous avons vu, telle exposition que nous avons visitée ou pour leur raconter nos souvenirs de voyage.

Mais leur dire simplement que nous fréquentons le temple avec plaisir, que les études bibliques nous enrichissent, ou que nous avons été particulièrement touché par une prédication, simplement témoigner, sans même inciter nos proches à nous imiter, sans chercher à convaincre, nous hésitons. Sans doute parce que c’est trop personnel.

Nous pouvons peut-être nous consoler en nous disant que c’est parce qu’à nous aussi, Jésus nous a recommandé de ne rien dire à personne. Et nous pouvons toujours espérer que parfois cette recommandation provoque en nous l’effet contraire.