Marc 1 : 14-15 & 29 à 39

Quand nous écoutons la lecture de ce passage de l’Évangile de Marc, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser immédiatement à la crise sanitaire dans laquelle nous sommes plongés depuis plus d’un an. D’une part parce que Jésus y guérit beaucoup de malades et d’autre part parce ce que la « bonne nouvelle » que nous souhaiterions entendre proclamée, c’est celle de la fin de la coronacrisis.

Mais pour échapper à la fascination que l’actualité exerce sur nous, nous pouvons examiner en quoi cette histoire si ancienne peut nous aider à nous orienter dans la crise que nous traversons actuellement.

Quel est l’Évangile que Jésus proclame ?

Pour le savoir, il faut remonter quelques versets plus haut, là où l’évangéliste Marc précise ce dont il s’agit :

4 Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l’Evangile de Dieu et disait : 15 « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Evangile. »

D’une manière générale, un évangile, comme la plupart d’entre nous l’ont appris au catéchisme, c’est une « bonne nouvelle », ou un bon message. À la suite de Marc, pour nous autres chrétiens, l’évangile de Jésus n’est pas « un évangile », mais l’Évangile. La bonne nouvelle première dont toutes les autres sont les conséquences.

L’Évangile, si on s’en tient à ce que nous dit Marc, c’est tout simplement ce que Jésus proclame : « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché ».

  • « Les temps sont accomplis »

Le fait que «  les temps sont accomplis » est-il une bonne nouvelle ? « Les temps sont accomplis », cela signifie d’abord que la fin des temps, ou la fin du monde, sont imminents, peut-être même déjà en train de se réaliser. Quand on entend parler de fin des temps, on pense plutôt à quelque chose comme une catastrophe finale. Aujourd’hui, au moins dans les médias francophones, on entend souvent parler d’effondrement. On y a même inventé une nouvelle science pour décrire et expliquer le phénomène : la « collapsologie ». Bien que certains d’entre eux s’en défendent, les collapsologues sont plutôt des prophètes de malheur et des annonciateurs de mauvaises nouvelles. L’effondrement de notre civilisation était prévisible, il est inéluctable et la crise sanitaire ne fait que le précipiter. Je me demande souvent si le rédacteur de l’Apocalypse de Jean ne serait pas l’inventeur de la collapsologie. Nous avons aussi appris que le mot « apocalypse » signifiait d’abord « révélation », mais dans notre langage de tous les jours, il signifie plutôt « catastrophe » d’ampleur exceptionnelle, avec cette nuance : la catastrophe est révélatrice des erreurs, des fautes et des négligences qui, en s’accumulant et en se répétant, ont conduit à son déclenchement.

  • « Le règne de Dieu s’est approché »

Il ne s’agit pas non plus en soi d’une bonne nouvelle. Jean-Baptiste proclame que le Règne de Dieu est proche et il accompagne sa proclamation de propos plutôt menaçants. Beaucoup de paraboles de Jésus nous racontent l’avènement du Règne de Dieu avec des histoires où un roi, ou un maître, revient pour régler ses comptes avec ses sujets ou avec ses serviteurs. Dans les évangiles, l’approche du Règne de Dieu est aussi souvent présentée comme une menace que comme un espoir.

Un petit détail de grammaire devrait pourtant attirer notre attention : Jean-Baptiste proclamait « le Royaume de Dieu EST proche » alors que jésus proclame que « le Rège de Dieu s’EST approché. Chez Jean-Baptiste, la proximité du Royaume de Dieu se situait dans un futur proche. Avec Jésus, le Règne de Dieu s’est approché et il est désormais en train de se réaliser. Mais est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

  • « Croyez à l’Évangile »

Jean-Baptiste et Jésus font tous les deux appel à la conversion. Mais, maintenant que le Règne de Dieu s’est approché, de quelle conversion s’agit-il avec Jésus ? La conversion à laquelle Jésus appelle consiste tout simplement à croire que la proximité du Règne de Dieu n’est pas l’accomplissement d’une menace, mais la réalisation d’une espérance. Dans le passage dont nous avons écouté la lecture, la proximité du Règne de Dieu se manifeste par les effets qu’elle produit sur le passage de Jésus.

Que sont les démons ?

Il existe bien quelques sectes protestantes où l’ont prétend encore chasser les démons, mais dans nos Églises réformées, il y a déjà bien longtemps qu’on ne chasse plus les démons et les démons semblent avoir disparu nos sociétés modernes. La science d’un coté et la foi de l’autre ont fait disparaître la croyance aux démons et les démons avec elle. Mais si nous voulons comprendre ce qui est en jeu dans les évangiles, il faut bien nous faire une idée de ce qu’étaient autrefois les démons.

  • Maladie et possession

En parlant des malades et des démoniaques, Marc semble faire une différence entre les deux. Y aurait-il pour les contemporains de Jésus et de Marc des malades dont la maladie ne serait pas due à un démon et des démoniaques dont la possession par un démon se traduirait par autre chose qu’une maladie ? On savait déjà dans l’antiquité soigner certaines maladies par l’usage de plantes médicinales, même si leur administration était le plus souvent accompagnée de pratiques magiques ou religieuses. Mais nous n’avons pratiquement aucun témoignage de ces pratiques dans le Nouveau Testament.

D’un autre coté, ceux qu’on appelle les démoniaques sont des personnes dont la possession par un démon ne se traduit pas par une altération de la santé physique, mais par un dérèglement plus ou moins grave des comportements. Aujourd’hui, on enverrait ces personnes chez un psychiatre ou en hôpital psychiatrique et, trop souvent encore, sans espoir de guérison.

  • Les démons et la fin des temps

Tous les démons sont-ils pour autant mauvais ? Il faut d’abord se souvenir que dans l’antiquité, le démon, c’est en chacun et chacune d’entre nous, ce qui symbolise notre caractère. C’est quelque chose qui nous est personnel, mais que nous contrôlons difficilement. Nous sommes toujours susceptibles de nous laisser emporter par notre démon, que celui-ci soit celui de la colère ou de la charité. Dans la mentalité populaire, tous les êtres et toutes les choses qui constituent notre environnement sont habités par des démons qui leurs sont propres. Certains sont bienfaisants et d’autres malfaisants. Certains de ces démons ont parfois tendance à se déplacer d’un corps pour aller habiter dans un autre corps. L’important pour que règne un minimum d’ordre et de sécurité, c’est que les démons restent à leur place. Mais plus la catastrophe finale s’approche, plus les démons s’agitent, se déplacent, échappent à tout contrôle et contribuent au désordre global.

  • Remettre les démons à leur place

En écoutant le récit de Marc nous n’avons pu qu’être frappés par son insistance sur un fait : Après qu’il a guéri la belle-mère de Simon, on lui amène en grand nombre des malades et des démoniaques, il guéri beaucoup de malades et chasse de nombreux démons.

Mais si Marc nous dit que nombreux sont celles et ceux qui sont guéris de leur maladie ou de leur possession par un démon, il ne nous dit pas que tous et toutes le sont. L’explication la plus simple est qu’il y a une condition à remplir pour être guéri ou exorcisé d’un démon. Cette condition sera souvent explicitée dans la suite de l’Évangile. Elle se résume dans cette parole de Jésus : « Va ! Ta foi t’a sauvé. » La condition première pour que la proximité du Règne de Dieu se manifeste par des effets positifs, c’est la conversion, c’est-à-dire la conviction que cette proximité qui se réalise en Jésus n’est pas la réalisation d’une menace, mais l’accomplissement d’une espérance. Le maître démon qui commande à tous les autres est l’angoisse provoquée par le sentiment d’une menace inéluctable et sans remède. Le premier démon que Jésus empêche de parler et remet à sa place, c’est celui-ci.

La parole qui soigne

Quel parti tirer de cette histoire quand la croyance dans l’efficacité de la chimie ou de la biologie a chassé la croyance dans le pouvoir des démons ?

Jésus prêche la proximité du Règne de Dieu, il proclame que cette proximité n’est pas l’accomplissement d’une menace, mais la réalisation d’une promesse de guérison, de libération et de salut, il réalise cette promesse en opérant des guérisons et des libérations. Mais s’il n’y a plus de démons à chasser ou à remettre à leur place, la parole de Jésus est-elle encore efficace ?

  • La conversion nécessaire

Quand nous lisons ce court passage de l’évangile de Marc il nous est difficile d’échapper à la fascination qu’exerce sur nous la crise sanitaire. Plus la crise se prolonge et plus le sentiment qu’elle ne finira jamais augmente. En quoi une parole aussi ancienne que celle de Jésus peut-elle avoir des effets sur nos malheurs d’aujourd’hui ?

Les médias officiels alternent quotidiennement les bonnes et les mauvaises nouvelles, à propos des vaccins, des tests, des statistiques des morts, des personnes placées en soin intensif et des contaminations. Un jour on allège les mesures et l’autre jour on les renforce. Les médias officieux nous égarent en évoquant des complots, en diffusant des fausses nouvelles ou en entretenant des controverses. Le mauvais démon de la méfiance tente d’envahir nos esprits et le bon démon de la confiance a bien de la peine y conserver une pette place.

C’est le moment de mettre notre confiance dans la parole de Jésus : l’accomplissement des temps et la proximité du Règne de Dieu sont une bonne nouvelle. Et il s’agit d’une conversion qui remet le démon de la méfiance à sa place pour le soumettre à celui de la confiance.

  • La science et la foi

Aujourd’hui, les guérisons et les libérations ne se réalisent pas en un clin d’œil, comme cela semble être le cas dans l’évangile de Marc. Mais les historiens des sciences nous font remarquer que la crise sanitaire a provoqué une accélération exceptionnelle de notre connaissance des virus et des moyens de les combattre.

Si nous nous en tenons à une conception sécularisée, on peut certes penser que la curiosité suffit à faire progresser la science : une découverte suscite de nouvelles questions qui suscitent elles-mêmes de nouvelles recherches qui provoquent de nouvelles découvertes et ainsi de suite. Cette conception est peut-être valable pour l’astronomie : nous savons de mieux en mieux comment fonctionne notre univers, mais cette connaissance ne nous donne aucun moyen supplémentaire pour agir sur la course des astres.

Mais peut-on en dire autant de la biologie et de la médecine ? Peut-on imaginer une biologie qui s’intéresserait uniquement par curiosité au fonctionnement et au dysfonctionnement des cellules sans donner à la médecine les moyens de combattre les dysfonctionnements ? J’écoutais récemment à la radio l’interview d’un des biologistes qui est à l’origine du développement des vaccins « RNA ». Il racontait qu’il avait publié ses premiers résultats en 1990 sans réussir à convaincre ses collègues virologistes. Ses premières tentatives de vaccins n’étaient pas très efficaces, mais 30 ans après le vaccin « RNA » semble être le meilleur espoir qui nous soit offert face au virus. Il faut plus que de la curiosité pour persévérer aussi longtemps dans un projet de recherche. Il faut la conviction que la science donne des moyens d’agir contre la maladie.

  • La parole de Jésus agit dans l’histoire

On peut se contenter de la version sécularisée de cette conviction et simplement constater qu’elle a stimulé les progrès de la science depuis des siècles. Mais on ne peut pas non plus ignorer que cette conviction est fondée sur un parole qui a été plantée en Jésus et par Jésus au cœur de notre histoire humaine : Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché. Et c’est une bonne nouvelle ! C’est une bonne nouvelle qui produit des effets bénéfiques depuis des siècles et qui continuera d’en produire.

Chrétiens, nous sommes porteurs de cet évangile, il chasse devant nous les démons de la méfiance et de la désespérance. Il nous appelle non seulement à compatir et à comprendre, mais aussi à laisser agir à travers nous toute parole qui guérit et qui libère.