Marc 9 : 2 à 10

Dans la Bible, et dans les évangiles en particulier, les épisodes qui font intervenir le merveilleux ou le surnaturel sont en fait assez rares. Il y a deux façons contraires de leur accorder une importance très supérieure à celle que leur accorde les Écritures : Soit vous les invoquez pour prouver que les récits bibliques ne sont pas digne de foi, puisqu’ils racontent des choses incroyables ; soit vous les invoquez comme preuve du caractère divin de la révélation biblique, puisqu’ils racontent des choses extraordinaires. Dans les deux cas, la fascination pour le merveilleux vient occulter le plus important, à savoir le message que les écritures tentent de nous transmettre.

Si on compare l’usage que les récits bibliques font du merveilleux avec celui que certains films contemporains font des effets spéciaux, on ne peut qu’être saisi par la sobriété des récits bibliques. Certains de ces films ne doivent même leur popularité qu’à cela. Certains en abusent tellement que nous n’arrivons plus à suivre l’histoire qu’ils sont censés nous raconter. Au fond, aujourd’hui, la présence d’évènements surnaturels dans les récits bibliques ne devrait même plus nous étonner. Ce qui devrait nous étonner dans l’évangile de Marc, c’est sa sobriété en général et en particulier s’agissant du surnaturel et du merveilleux. Comme les autres évangélistes, Marc ne fait mention de ces évènements extraordinaires que parce qu’ils lui ont été transmis tels quels et qu’il doit leur donner la place qu'ils méritent dans son récit.

Mais ce qui est plus intéressant encore, c’est le traitement que Marc fait subir au merveilleux dans le récit de la « transfiguration ». Comme les autres évangélistes, Marc nous raconte l’histoire de Jésus en nous plaçant dans la position du spectateur extérieur. Il est bien évident que la transfiguration n’a pas d’autres témoins que Jésus et les trois disciples qui l’accompagnent. Dans le récit de la transfiguration, le merveilleux n’est que le décor de la scène dont il nous fait les spectateurs. Comme dans tout spectacle, l’important, c’est ce qu’il nous donne à voir et à entendre et, plus encore le rôle qu'y joue le héros, à savoir Jésus.

La vision

  • Lumière et brouillard

La scène commence par un éblouissement suivi d’une plongée dans un épais brouillard. Ce qui est frappant, c’est le caractère soudain, éphémère, passager, fugitif de ce moment de clarté extrême. Un moment unique de révélation, de dévoilement qu’on ne peut pas fixer. Un moment d’extase.

  • Moïse et Élie

La transfiguration fait apparaître soudain en pleine lumière le lien que Jésus entretient avec deux personnages importants de l’histoire biblique : Moïse et Élie. Ce qui éclate soudain sous nos yeux, c’est que Jésus prend le relais de Moïse et d’Élie ; et avec eux de tous les héros qui ont marqué l’histoire du peuple a qui Dieu a donné vocation d’assurer le lien entre Lui et l’humanité.

Moïse, nous le savons, c’est le fondement de la foi juive, celui par le ministère duquel Dieu s’est donné un peuple et lui a donné la loi.

Élie, c’est le prophète par excellence, celui qui, au nom de Dieu, juge les erreurs et les fautes du peuple, mais l’invite aussi à ne jamais renoncer à espérer dans la bienveillance de Dieu à son égard. Élie n’est pas mort ; il a été enlevé au ciel. La légende dit qu’il lui arrive de redescendre sur terre. La tradition veut qu’il faut laisser une place libre autour de la table du repas de sabbat au cas où Élie frapperait à la porte et s’inviterait à diner.

  • Fixer le moment

La scène est tellement impressionnante que les trois compagnons de Jésus sont terrorisés. Ils en restent sans voix … sauf Pierre qui, comme d’habitude, dit tout haut ce que les autres pensent tout bas. Peut-être cherche-t-il à apprivoiser la crainte qui a saisi ses compagnons. Peut-être cherche-t-il enfin à prolonger l’extase de ce moment d’émerveillement. Et c’est alors, comme en réponse à ce désir, que la scène est plongée dans le brouillard. Le brouillard s’estompe, le décor a disparu et il n’y a plus que Jésus seul avec eux.

La voix

Dans l’Évangile de Marc, c’est la deuxième fois que Dieu fait directement entendre sa voix. La première fois, à l’occasion du baptême de Jésus, la voix disait : « Tu es mon Fils bien-aimé, il m’a plu de te choisir. ». Maintenant elle proclame : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le !». La voix dit à peu près la même chose, mais pas tout à fait.

  • Ce que répète la voix.

Le plus important, c’est bien sûr ce que répète la voix : Jésus est le fils de Dieu. Depuis 20 siècles, les théologiens se sont disputés sur la signification de cette affirmation. Dieu a-t-il plusieurs fils et Jésus est-il celui qu’Il aime le plus ? Dieu a-t-il engendré Jésus, ou bien l’a-t-Il choisi au sein de l’humanité pour l’adopter ? Je ne vais pas résumer en quelques mots 20 siècles de controverses. Ce qu’on peut dire, c’est que nous sommes tous enfants de Dieu et que, parmi tous ses enfants, Dieu en a choisi un, Jésus, pour le représenter, comme il avait autrefois choisi un peuple particulier pour le représenter parmi les autres peuples.

  • Ce que la voix ajoute.

La première différence qui saute aux yeux, c’est que lors du baptême de Jésus, la voix s’exprime en pleine lumière, alors qu’ici elle s’exprime au milieu du brouillard. Comme si elle souhaitait exclure tout recours à la vision et privilégier l’écoute. Comme si, pour la foi, ce qu’on entend était beaucoup plus important que ce que l’on voit.

La deuxième différence qui s’impose à une oreille attentive, c’est qu’au moment du baptême de Jésus, la voix s’adressait personnellement à Jésus, alors qu’ici, elle s’adresse aux témoins de la scène, autrement dit les trois disciples qui ont accompagné Jésus. Et au travers les oreilles des disciples, c’est aussi à nos oreilles qu’elle s’adresse en nous désignant Jésus comme le fils de Dieu.

La troisième différence réside dans ce que la voix ajoute au premier message : « écoutez-le ». Cette injonction adressée aux disciples vient confirmer le privilège accordé à l’écoute sur la vision. Il ne s’agit pas seulement de prêter attention aux paroles de Jésus, mais de les suivre et de les mettre en pratique comme s’il s’agissait de la Parole de Dieu lui-même.

Jésus seul avec eux

  • Jésus seul

Le brouillard se dissipe, l’extraordinaire s’est effacé et les compagnons de Jésus se trouvent renvoyés à leur condition ordinaire d’hommes ordinaires. La scène nous a montré Jésus en train de converser avec Moïse et avec Élie. Le brouillard les a soustrait à la vue les compagnons de Jésus. Sans pour autant nier l’importance de Moïse et d’Élie, au contraire, la voix a opéré un passage de relais de Moïse et d’Élie à Jésus. Désormais Jésus est celui qui accomplit la Parole dont Moïse et Élie étaient les témoins. Désormais, il n’y a plus que Jésus seul. Jésus est celui que les disciples sont invités à écouter en priorité.

  • Avec eux

Les disciples n’ont plus que Jésus seul, mais ils l’ont « avec eux ». Et, même si c’est en regardant autour d’eux qu’ils le voient, qu’ils le voient ou non, c’est lui qu’ils sont invités à écouter. Désormais, pour eux, il n’y a de « Gott mit uns », de « Dieu avec nous » qu’au travers « Jésus avec nous ». En dehors de toute manifestation extraordinaire ou surnaturelle de la divinité. Avec Jésus, les disciples descendent pour se retrouver à raz de terre accompagnés par Jésus dans l’ordinaire de leurs vies ordinaires.

  • Avec nous

En nous rendant spectateurs de cette histoire dont les seuls témoins initiaux sont les trois compagnons de Jésus, Marc nous invite à reconnaître avec eux en Jésus celui que Dieu à choisi comme sont fils bien-aimé, comme celui qui Le représente au sein de notre humanité.

Rares sont celles et ceux d’entre nous qui peuvent se vanter d’avoir vécu des moments de révélation comme celui de la transfiguration. Qui plus est, dans nos Églises réformées, nous sommes par tradition plutôt méfiants à l’égard des phénomènes d’extase mystique.

La plupart d’entre nous, même si nous restons attachés à notre foi, devons avouer que nous avançons plutôt dans le brouillard. Et du coup, dans ce récit de la transfiguration, ça n’est pas tant la vision surnaturelle du Jésus transfiguré qui nous sauve que la voix qui s’adresse à nous dans le brouillard et qui nous donne Jésus non pas à voir, mais à écouter et à suivre.

Dans l’ordinaire de nos vies ordinaires, dans le brouillard ordinaire de nos peurs et nos angoisses ordinaires, au sein des crises nombreuses mais si communes que nous traversons avec nos contemporains, laissons la voix s’adresser à nous : en Jésus, Dieu est avec nous. Écoutons le.