Darwin scandalisa en son temps l’opinion en affirmant que « l’homme descend du singe ». Mais ce n’est pas tant la fécondité scientifique du darwinisme qui pose question, que la façon dont il a imposé la concurrence au centre de toutes nos conceptions du monde contemporaines, bien au delà des sciences de la nature. Accepter l’évolutionnisme nous conduit-il forcément à nous résigner à vivre dans univers où la lutte de tous contre tous est la seule perspective rationnelle et scientifique ?

L’évolutionnisme se fonde sur une idée neuve qui apparaît avec la découverte des squelettes fossiles exposés aujourd’hui encore dans nos Muséums d’histoire naturelle. Que des espèces meurent, que d’autres espèces naissent et que certaines évoluent est l’indice d’une indéniable évolution : notre univers n’est pas stable, il a une histoire, il est en mouvement, ce mouvement n’est pas une agitation erratique, mais il est une évolution. Si l’évolutionnisme s’est imposé, c’est parce qu’il écarte l’hypothèse d’un projet créateur initial et explique cette évolution avec un minimum de facteurs : le hasard et la sélection.

Un univers sans but

Pour Darwin, les mutations qui donnent naissance à de nouvelles espèces et les variations qui permettent aux espèces existantes d’évoluer s’expliquent de façon satisfaisante par le seul effet du hasard. Nous savons aujourd’hui que ces mutations et ces variations sont explicables par des phénomènes chimiques et physiques. Mais ces phénomènes sont eux-mêmes aléatoires et font apparaître encore plus notre univers comme une sorte de loterie géante.
Comme la plupart des théories scientifiques modernes, le darwinisme exclut que l’univers soit en lui-même porteur d’un projet, d’origine divine ou non. Il n’y a pas de programme préalable à l’évolution de l’univers. Rien dans la nature qui nous environne n’est conçu en vue de réaliser quelque but que ce soit.
Ce refus d’expliquer l’état actuel de notre univers par la réalisation d’un programme initial va à l’encontre d’une affirmation théologique majeure du Christianisme, toutes tendances confondues : l’univers est porteur d’une promesse, il va vers un but qui lui a été signifié initialement. Dans la perspective chrétienne, la création peut aussi bien être présentée comme la mise au monde d’un univers définit une fois pour toute par la divinité, où comme le déploiement progressif et continu des promesses ouvertes par une impulsion initiale. Ce qui gène dans le darwinisme, c’est d’abord cette absence de but fixé à l’avance.

La guerre de tous contre tous

C’est sur les mutations et les variations produites par le hasard que vient jouer la sélection : seules les variations et les mutations adaptées aux modifications elles-mêmes aléatoires de l’environnement survivent. En bref, chez Darwin, la loi du plus fort est érigée scientifiquement en principe universel, à ceci près que « le plus fort » n’est pas forcément le plus gros ou le plus féroce, mais celui dont le capital génétique contient non seulement ce qui lui a permis de survivre aux aléas du passé, mais aussi ce qui lui permettra peut-être de s’adapter aux aléas de l’avenir.
Le problème vient de ce qu’en affirmant que « l’homme descend du singe », Darwin comble le fossé qui sépare l’homme de l’animal et ouvre ainsi la voie à des extensions de sa théorie dans le domaine moral, politique, social et économique. Chez Darwin et ses successeurs, le facteur quasiment unique de la sélection est la lutte pour la vie, ou en d’autres termes, la concurrence. Tout au long du XIXème et du XXème siècle, le christianisme a été le spectateur plus ou moins impuissant du développement et de la mise en œuvre des idéologies libérales, fascistes et communistes, qui peuvent toutes trois se réclamer du darwinisme à un titre ou à un autre.
Ces trois idéologies postulent toutes que la lutte est le moteur de l’évolution et de l’amélioration de l’espèce humaine : concurrence entre les individus et les entreprises pour le libéralisme, luttes entre les races pour le fascisme, luttes entre les classes pour le communisme. La « main invisible du marché » chère à nos libéraux d’aujourd’hui est une transposition pure et simple de la théorie de la sélection naturelle. Mais Marx décrit le « prolétariat » comme la classe sociale la mieux adaptée à terme à l’évolution du capitalisme. Quant au fascisme, il peut, avec son culte de la force, se présenter comme la version la plus tristement naïve du darwinisme social.

La concurrence est-elle la seule raison de l’univers ?

À quelques exceptions près, réactionnaire ou progressiste, le Christianisme s’est toujours opposé à cette compréhension exclusivement conflictuelle des rapports sociaux. Il a toujours insisté sur la solidarité et sur le rôle régulateur de la politique, que ce soit dans le respect des hiérarchies sociales traditionnelles ou dans le développement de la démocratie.
D’un autre coté, réduire la sélection naturelle à la seule concurrence est-il vraiment « scientifique » ? Darwin est-il scientifique quand il ignore le plus souvent les phénomènes de symbiose entre espèces et les comportements de solidarité au sein des espèces les plus évoluées ? Est-ce parce qu’ils sont plus difficiles à observer, où parce qu’il se serait laissé influencer par le libéralisme économique naissant ?
Depuis Darwin, les progrès de la biologie ont montré que la collaboration et la solidarité sont un facteur majeur de l’évolution du vivant en général vers plus de complexité et de diversité.
Le « darwinisme social » qui s’en tient à une version simpliste de l’évolution ne peut donc plus prétendre à la rigueur scientifique quand il exclut l’organisation sociale et politique de la solidarité au sein de l’espèce humaine comme l’un des facteurs les plus avancés de son évolution, de sa survie et de son progrès.

L’évolution : un univers en création sans créateur

Le détour par le darwinisme social montre à quel point les rapports en science, idéologie et foi ne sont pas aussi simples qu’il n’y paraît. Un modus vivendi semblait s’être établi entre les théories scientifiques de l’évolution et l’interprétation des récits bibliques des origines : la science s’occupait de l’explication des faits, la religion conservait sa validité dans le domaine des croyances et des convictions. Mais peut-on maintenir des frontières aussi étanches entre raison et foi ?
Même s’il se passe de l’hypothèse Dieu, le darwinisme est pourtant une théorie authentiquement créationiste en ce qu’il décrit un univers en permanente diversification et croissance, en quelque sorte en “création continuelle”. Si la vie et les nouvelles formes de vie ne naissent pas “de rien”, elles naissent du hasard. Si le hasard et la nécessité sont les facteurs d’une créativité spontanée de l’univers, les hasards et les nécessités des désirs et des aspirations humaines sont depuis toujours partie intégrante de cette créativité. Il n’est pas interdit de discerner l’action d’un dynamisme créateur à travers la créativité intrinsèque de l’univers et de l’humanité. Bien que sans projet ni programme défini une fois pour toute à l’avance, ce dynamisme reste garant de l’ouverture et de la réouverture permanente de l’univers à l’inépuisable générosité de la vie.

Quelle place pour l’humanité ?

La question des origines de l’humanité est à cet égard exemplaire. On peut être chrétien sans croire que le monde s’est fait en six jours, et agnostique sans se résoudre à ce que notre destin soit entièrement déterminé par les lois impitoyables révélées par « La Science ». Entre ces deux positions extrêmes, il y a place pour d’authentiques recherches spirituelles, morales ou scientifiques qui partagent cette conviction que, dans la foi ou dans la connaissance, tout progrès est d’abord une question d’ouverture.
En ce qui concerne les origines des espèces animales, la théorie de Darwin a pendant longtemps offert une explication simple et économique des faits. Pendant plus d’un siècle, son succès a obligé la théologie chrétienne à tirer du donné biblique des richesses spirituelles qui vont bien au-delà de la considération des origines biologiques de l’humanité. Et puis il y a aussi eu des théologiens pour se demander si l’on ne pourrait pas discerner l’œuvre de Dieu dans la grande saga de l’Évolution. De Teilhard de Chardin aux théologiens du Process en passant par les idéologues du « Dessin intelligent », ce travail de digestion du darwinisme a produit un large éventail de propositions. Pour critiquables qu’elles soient à des titres divers, ces propositions ont toutes le mérite et le courage de poser à nouveaux frais la question de la place de l’humanité dans l’univers.

La trace de Dieu

Quant à la place de Dieu, nous autres chrétiens pourrions la situer entre la croix et le tombeau vide. Mais la croix vide de nos temples nous rappelle que, même en Jésus-Christ, Dieu ne se laisse pas assigner de place. Si Pâques fait trace de son passage de façon décisive, nul ne peut empêcher Dieu de laisser des traces ailleurs.
Et c’est bien de « trace » qu’il s’agit à propos de la relance du débat sur les origines de l’humanité. La science moderne s’est développée sur un projet : expliquer l’Univers sans faire appel à aucune transcendance, ni à une quelconque idée de finalité préétablie. Or, il reste à l’évidence possible aujourd’hui de discerner dans les résultats de ce projet scientifique quelque chose comme un programme ou une intention, sans pour autant que cela ne change quoi que ce soit à la description des faits ; cette « discrétion » est la caractéristique même de la « trace ». Le Dieu qui nous échappe deux fois sur la croix et au tombeau ne se laisse pas non plus saisir dans la nature. Les traces qu’il nous y laisse seront toujours marquées du sceau d’un « peut-être ». C’est ainsi que la liberté de Dieu sollicite la liberté de l’homme.
Et si aucune divinité immanente ou transcendante ne peut désormais nous dicter ce qu’est ou ce que doit devenir notre univers, Dieu reste pourtant le vis-à-vis devant qui cette responsabilité peut réellement s’exercer.